Jeux interdits à la frontière

Modérateur: yann

Jeux interdits à la frontière

Messagepar yann sur Lun 28 Avr 2008 15:07

Jeux interdits à la frontière

Si l'une des fonctions de la politique doit consister à élever les hommes au-dessus des passions ordinaires et des contingences quotidiennes, notre époque – certes, comme d'autres avant elle dont nous n'avons su tirer de leçons suffisantes – est loin de remplir cet objectif ambitieux et difficile. Cet "arrachement" de l'individu à la glèbe mutilante par la promotion de droits universellement reconnus et, du même coup, par la condamnation absolue de l'arbitraire, nous n'en prenons pas le chemin en ce début de vingt-et-unième siècle. Quel meilleur exemple de notre égarement coupable que le traitement infligé aux étrangers - issus des pays pauvres ou fracassés - par les sociétés développées pourrions-nous donc choisir aujourd'hui ?
Les camps sont de retour. L'Europe en compte désormais plusieurs dizaines en son sein ou à ses portes. On y entasse d'innombrables hommes et femmes, déboutés du droit d'asile, dernier recours avant la négation totale de leur personnalité juridique, où la mort peut les cueillir dans une indifférence quasi générale. Une nuit de la fin novembre 2005, les polices marocaine et espagnole n'hésitèrent pas à faire feu sur la foule massée contre les grilles infranchissables séparant le Maroc de l'enclave espagnole de Ceuta. On releva onze morts, tous déboutés et clandestins. Les jours suivants, les caméras de diverses télévisions filmèrent scrupuleusement les "hordes" apeurées de Ceuta et Melilla comme pour mieux satisfaire le fantasme de l'invasion progressivement forgé chez nous depuis trente ans. Oui, on tue, au nom de la défense de forteresses prospères, des êtres humains dont le seul crime est d'être issus de pays ne leur assurant plus la protection physique et juridique à laquelle chaque individu peut légitimement prétendre.
L'ampleur de la mondialisation des déplacements humains, en même temps qu'elle exacerbe les tensions entre deux mondes, provoque un recul du droit international défini aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale. Les articles 13 et 14 de la Déclaration universelle des droits de l'Homme adoptée en 1948 par les Nations-Unies proclament la liberté, pour chaque citoyen, de circuler à travers le monde. Ils sont chaque jour un peu plus bafoués. Le Haut-Commissariat aux Réfugiés (HCR), instance onusienne fondée en 1951 pour garantir la protection des personnes sans État ou dont l'État d'origine n'assure plus cette protection, a dévié sensiblement, au cours des vingt dernières années, de son crédo initial. Son rôle s'apparente de plus en plus à une simple posture humanitaire et morale liée
– si ce n'est subordonnée – aux politiques de maîtrises des flux et de contrôle sécuritaire de populations décrétées "à risques" par les gouvernements des pays riches. Dans ce contexte de négation du droit ces populations sont les victimes faciles de l'internement administratif arbitraire sous toutes ses formes.
La multiplication des variantes de l'internement, de la rétention suivie d'expulsion à l'antichambre de la mort en passant par la détention à durée indé))terminée, ne parvient pas à cacher "la permanence de certains des mécanismes qui l’organisent et des discours qui le légitiment aujourd’hui. Pauvreté et monotonie de la rhétorique sécuritaire et xénophobe.' (1) Partout, on assiste désormais, comme le souligne Johan Steyn, juge à la cour d’appel de la Chambre des lords en Grande-Bretagne, à "l’adoption de lois expéditives et mal conçues » accordant « des pouvoirs excessifs à l’exécutif." (2)
Face à cet affligeant constat, le rabougrissement mental des classes politiques occidentales ne nous donne guère d'espoir quant à la possibilité d'un ressaisissement rapide. Le déni de responsabilité relatif aux conséquences de nos politiques anti-migratoires est pourtant insupportable . L'évolution éhontée du langage approprié à la figure de l'exilé, sa stigmatisation comme menace pour l'ordre social, sa réduction à un problème à régler par la répression, l'enfermement, l'expulsion ou la force des armes le sont tout autant. Comme on aimerait que les défenseurs les plus vifs de la République, incarnation de l'État de droit, s'expriment sur ces sujets dramatiquement absents du débat politique et de la réflexion intellectuelle. Avant d'être physiques ou culturelles les frontières sont mentales. S'interdire de les faire tomber est un jeu fort dangereux.

Yann Fiévet
Février 2007


(1) Olivier Le Cour Grandmaison in Le retour des camps ? Sangatte, Lampedusa, Guantanamo..., ouvrage dirigé par Jérôme Valluy, Autrement, 2007.
'2) Cité par Olivier Le Cour Grandmaison, op cit.
yann
 
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