L’ordre du phénix

Modérateur: yann

L’ordre du phénix

Messagepar yann sur Lun 28 Avr 2008 15:09

L’ordre du phénix

La fonction présidentielle n’est plus ce qu’elle était. M. Nicolas Sarkozy la revisite chaque jour d’une manière qui probablement n’appartient qu’à lui. Certains médias de masse et quelques intellectuels parisiens d’on ne sait plus quelle rive saluent sans retenue le franchissement régulier des anciennes frontières de cette honorable fonction par son nouveau titulaire. D’autres qui refusent de céder au culte de l’idolâtrie la plus grossière se demandent où sont les limites de cet homme charismatique sans grande raison objective de l’être. Une chose nous réconcilie tous : il est incomparable.
La campagne électorale qui précéda le sacre avait certes donné le ton. Commencée au Mont-Saint-Michel, haut lieu de la Chrétienté, terminée au plateau des Glières, haut lieu de la Résistance, elle fut un empilement de références historiques hétéroclites destiné à forger le consensus réconciliateur garant de la victoire. On avait dit à M. Sarkozy qu’il fallait parler aux Français de la France qu’ils aiment, la France éternelle, celle dont on a tellement oublié d’où elle vient que l’on peut s’autoriser les amalgames les moins académiques et les incohérences les plus indécentes. Ainsi, dans les discours savamment tortillés du candidat, Bleus et Blancs se tapent mutuellement sur les cuisses, dreyfusards et anti-dreyfusards se font des papouilles, Jaurès et Barrès sont copains comme cochons. La réconciliation entre le nouveau président de la République qui réécrit l’Histoire et ses électeurs aimant qu’on leur raconte des histoires est consommée. La magie flasque des mythes a remplacé la consistance des conflits enracinés dans l’Histoire. La politique a cédé le pas au théologique, le profane au sacré, le réel au symbolique. L’Histoire par essence conflictuelle n’est plus qu‘un instrument et la politique une affaire où la croyance a chassé la conviction.
La vidéosphère, le nouvel univers de l’image, en recouvrant progressivement la graphosphère, l’univers de l’écrit initié par Gutenberg, sert puissamment celui qui a appris à s’en servir habilement. Les médias audiovisuels ont sans cesse besoin d’élargir leur audience, c’est-à-dire leur marché, tandis que le Marché ne déteste rien tant que l’idée du conflit social. Le discours sur la France unie, enfin en paix avec son passé et construisant un avenir commun à tous ses membres, est donc naturellement chez lui dans cet univers de l’image construit d’abord autour de symboles simplificateurs et animé par le constant souci de l’instantané. Chaque fois qu’un homme important est dans l’œil de la caméra des millions d’anonymes sont touchés par le message brièvement délivré mais mûrement travaillé.
Si les messages doivent être brefs pour entrer dans le format de la turbo-communication, ils peuvent être fréquents pour peu que celui qui les délivre ait la volonté de paraître, tel le phénix, partout où on ne l’attend pas. L’inattendu est en effet un autre ingrédient de la recette. Un jour M. Sarkozy rend visite aux ouvriers d’Airbus et sert leurs mains calleuses devant l’opportune caméra, un autre jour ce sont les infirmières du service des urgences de l’hôpital de Dunkerque qui le voient débarquer pour quelques minutes de complicité filmée avec leur dur labeur. Comme dans la France enfin réconciliée avec elle-même on ne compte pas que des gens humbles, l’infatigable voyageur doit aussi se montrer dans les lieux les plus symboliques du monde de l’argent. Là, il se force probablement moins pour paraître naturel. Là, il retrouve ses vrais amis, ceux pour qui cette débauche d’énergie trans-sociale est finalement organisée.
À l’heure de la politique-spectacle dans laquelle la sophistication communicationnelle pollue l’exigence de l’information, on ne doit pas vraiment s’étonner de l’abus que le président de la République en fait. Cependant, la réserve à laquelle se doit de sacrifier l’occupant de la fonction suprême est mise à mal aujourd’hui au-delà de toute mesure, jusqu’à confiner au ridicule. Comment ne pas être interloqué par la présence du président dans la voiture du directeur du Tour de France cycliste tout au long d’une étape – celle du Galibier – de cette épreuve chaque année plus propre que l’année précédente ? En ce jour de récréation alpine présidentielle le fond du gouffre médiatico-populiste a sans nul doute été atteint. Tel un vulgaire supporter assis au bord de la route, le chef de l’État répondit bon enfant et gouailleur aux questions profondes des journalistes sportifs fortement émus par cette présence qu’ils n’eurent sûrement pas l’audace de trouver surréaliste. Imagine-t-on qu’en leur temps MM. Giscard d’Estaing, François Mitterrand ou même M. Chirac aient pu se laisser aller à une telle attitude contre nature ? Nous pouvons croire sans peine qu’ils n’y songèrent jamais.
Ainsi va l’ordre du phénix. En occupant en permanence le devant de la scène à l’aide de scintillants colifichets, il permet que les vraies affaires de l’État et du Marché se poursuivent en coulisses. Une cure d’amaigrissement idéologique de vingt-cinq ans à laquelle divers gouvernements de gauche ont pris leur part active ne pouvait sans doute rien produire d’autre. Il est malheureusement à craindre que l’état de grâce, hier temporaire, devienne l’état stable du sarkozisme. Politique, reviens-nous !

Yann Fiévet
Août 2007




 
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