Ordre et propreté

Modérateur: yann

Ordre et propreté

Messagepar yann sur Lun 28 Avr 2008 15:16

Ordre et propreté
Nouvelle de Noël

La cage est plutôt exiguë. Ils sont cinq entassés là-dedans, tous ramassés ce soir dans divers quartiers de Nantes. Leur tort commun est d'avoir laissé passer l'heure du couvre-feu en cette veille de Noël. À vingt-trois heures, chacun aurait du être dans son lieu de résidence officiellement connu de la police. Les hommes de garde leur ont confisqué papiers, ceinture, lacets et téléphone cellulaire. Ils seront interrogé demain matin leur a-t-on dit froidement. Pierre, oubliant ses multiples contusions, jette des regards amicaux à ses quatre compagnons occasionnels. Il fulmine intérieurement contre sa négligence. Il n'a pas eu le droit de prévenir sa compagne… l'un après l'autre ils s'assoupissent dans la moiteur nauséeuse du commissariat central.
C'est à neuf heures du matin que, sans ménagements, l'on tire Pierre de sa torpeur. Le brigadier serre fermement sa proie et l'entraîne vers le bureau de l'inspecteur Le Moal. L'inspecteur tient le portefeuille de Pierre entre ses mains et regarde distraitement l'écran de son ordinateur. Assis sur une chaise l'interpellé attend la première question. Sentencieux, l'inspecteur lui lance : "un prof ne doit-il pas donner l'exemple en respectant scrupuleusement la loi ? C'est la seconde fois en deux mois que l'on vous embarque pour le même motif." "Je suis prof de philo et je doute que ma philosophie soit la même que la vôtre", lui rétorque Pierre sur le même ton. L'inspecteur se redresse et clame : "Ne faites pas le mariole, vous n'êtes pas ici devant vos élèves. Quelle est votre religion ? Ce renseignement vous concernant manque au fichier Intrapol." Encore une loi que Pierre va avoir du mal à respecter. Il sait que dans quelques mois la déclaration d'une religion dûment répertoriée sera obligatoire pour toute personne officiellement admise à résider sur le sol du pays. "Je suis laïc", répond Pierre un tantinet agacé. "Ce n'est pas une religion et vous le savez bien. Ne me provoquez pas… Je vais mentionner que vous êtes athéiste", énonce lentement l'inspecteur. Après avoir signé un procès verbal où il s'est autorisé à écrire un couplet sur cette époque décidément liberticide, Pierre est relâché. Il est près de onze heures. Il décide de rentrer à pieds chez lui. Cette marche réussit à le détendre. Il se prend alors à penser : que de chemin parcouru par le pays en quelques années.
Cela fait huit mois que "le petit homme rigide" a entamé son deuxième quinquennat. Le pays est méconnaissable, sa devise, officieuse pour le moment, est "ordre et propreté". En cinq ans, ces deux mots ont pris tout le sens qu'un régime déterminé et inflexible pouvait leur donner. Ainsi, la misère n'est plus visible. Les BHV, Brigades pour l'Hygiène de Vie, sont à l'ouvrage nuit et jour. On rafle et on enferme dans les néo-familistères tout ceux qui ont l'apparence d'une dégaine coupable. Par ailleurs, la "criminalisation de la pauvreté" a fini par imposer la construction de prisons surdimensionnées qui déjà sont pleines d'une multitude de délinquants minuscules ou de malades mentaux détruits par l'économie turbo-compétitive. Ils sont de plus en plus jeunes ces exclus mis à l'abri du regard de ceux qui sont bien dans la course. Le pouvoir a pastiché sans vergogne la phrase célèbre de Franco. "On est jamais trop petit pour servir la patrie" s'est métamorphosé en "On est jamais trop petit pour rendre des comptes".
Désormais, la "machine à punir" est perpétuellement alimentée par la machine à désocialiser. Les anciennes solidarités charpentées par un système de protection sociale héritier du Conseil National de la Résistance ont laissé place à des solidarités d'un type nouveau forgées par l'alliance efficace du communautarisme et de la charité. La "vieille" assurance-maladie a vécu. Depuis trois ans chacun s'assure volontairement et par avance contre les maladies qu'il craint de devoir contracter. Gare à celui qui a mal évalué son risque, l'assurance ne marchera pas pour des maladies imprévues. C'est ce qu'un ministre du temps où cela était seulement discuté en catimini au sein d'officines ultralibérales nommait prémonitoirement "la civilisation du choix". Un curieux choix réservé à ceux qui ont de quoi supporter l'imprévision. Le patronat applaudit à toutes ces réformes. Il a toujours été aux côtés des régimes forts. C'est Vichy qui est revenu.
À l'instant de cette ultime réflexion Pierre arrive sur les bords de l'Erdre. Un peu étourdi par le mélange de la fraîcheur soudaine de la rivière et de la vive lucidité de son analyse sociopolitique, il s'assied sur un banc. Il sait que les choses ne peuvent qu'empirer maintenant dans le pays. Alors, il laisse couler ses larmes à la fois pour se soulager d'un trop grand fardeau et pour ne pas s'effondrer tout à l'heure à la maison. C'est Anna qui vient lui ouvrir la porte. Il lui sourit et l'embrasse tendrement. Mais surtout, il serre longuement contre lui, l'un après l'autre, ses trois enfants. Le repas de Noël va être chaleureux ; Pierre souhaite tellement préserver ses enfants. Pourtant, il sait qu'il doit aussi les armer pour préparer un autre avenir au monde. Il vient de prendre sa décision : demain il entre en résistance.

Yann Fiévet
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