Ils n’ont plus froid aux yeux

Modérateur: yann

Ils n’ont plus froid aux yeux

Messagepar yann sur Lun 28 Avr 2008 15:16

Le Peuple Breton – février 2005 Leurre de Vérité
Ils n’ont plus froid aux yeux

C’est à la nature du discours des « hommes qui comptent » dans une société que l’on peut probablement le mieux juger une époque. Bien sûr, le discours ne reste pas discours ; il s’incarne dans des actes, petits et grands, marquant souvent une transformation sociale dont on tarde à mesurer la pleine ampleur. En France, la parole s’est brusquement débridée après la défaite du mouvement social mobilisé lors du débat sur la réforme des retraites. On ne compte plus, depuis lors, les déclarations péremptoires de chefs d’entreprise médiatisés à souhaits, de ministres cachant mal le plaisir de la revanche, d’éditorialistes tous « copains comme cochons » pour pérorer sur les maux de notre « société Immobile ». Une chose au moins rassemble ce petit monde à la diatribe facile : l’abandon de toute précaution de langage vis-à-vis de ceux que l’on maltraite verbalement avant de les affliger vraiment par des mesures scélérates. Ce fatras a une fonction sociale : habituer l’ « opinion » à considérer comme naturelle et éclairée la parole de ces bavards impénitents.
Aux dires de ces fins connaisseurs de notre société qui n’ont évidemment aucune espèce d’intérêt particulier à défendre si ce n’est le bien de tous, les Français vivent avec trop de privilèges indus en ces temps dimpitoyable concurrence internationale. Ce n’est pas tout : ces mêmes Français sont aussi de fieffés fainéants qu’il est grand temps de remettre au labeur afin que le pays tienne son rang. Le tout est savamment enveloppé d’une brume destinée à brouiller les vieux repères, à commencer par les repères de classes. Puisque l’on vous dit que nous sommes tous embarqués sur le même bateau. Le capitaine n’indique pas le cap ? Qu’importe, même ce repère-là semble devenu inutile.
Quelle meilleure illustration de cette nouvelle ambiance organisée pourrait-on offrir que le dialogue qui va suivre entre un grand patron et une journaliste non moins grandissime. Mme Anne Sinclair anime le dimanche sur France-Inter une nouvelle émission. Elle y reçut récemment M. Thierry Breton, PDG de France Télécom. Le dialogue pointé ici intervient au moment où notre homme explique la nécessité de réduire les coûts de son entreprise et comment ses salariés doivent se plier à cet effort salutaire. Désormais, ses cadres – ils lui appartiennent tout de même un peu, non ? - ne voyagent plus en avion mais en train. En seconde classe, de surcroît. Certes, les cadres n’en mourront pas et nous n’allons pas trop les plaindre. D’autant plus que le problème n’est pas là. Mais laissons la parole à nos duettistes d’un jour.

Lui : "....C'est ça le management. Et derrière c'est vrai qu'il y a eu un peu de  grincements de dents parce qu'il a fallu vivre plus chichement, voyager en seconde classe....
Elle : "Jusqu'aux plateaux-repas je crois"
Lui : "Bien sur , mais c'est la vie. Mon expérience m'a montré que plus on chercheA faire des économies ,  plus on innove. C'est dans l'ascétisme qu'on trouves des solutions et pas dans l'embourgeoisement"

Pour goûter pleinement l’indécence du propos, il est indispensable de connaître certaines informations permettant de situer ce nouveau chevalier blanc sur l’échelle du désembourgeoisement. Le salaire annuel de Mr Breton avoisine les 2 millions d'Euros (10 fois plus que son prédécesseur, Michel BON) auxquels il a ajouté, de lui-même, en 2004 une part variable d'environ 500.000 euros et envisage à présent de se distribuer de confortables stock options... n'oublions pas non plus le jet privé qu'il s'est  alloué  dès sa prise de fonction pour voyager plus sereinement ! La disparition des services publics ne pénalise pas tout le monde ! Au mot embourgeoisement prononcé par ce patron verni un journaliste non complaisant réagirait prestement. Que fit donc la dame ? Rien !
Combien de ministres, de patrons et de journalistes nous vantent les mérites de l’ascétisme tant apprécié par M. Breton ? Ils font florès mais se gardent bien, toute honte bue, de « vivre chichement ». Si un jour prochain, dans un excès de sincérité, il leur prenait l’envie, ne serait-ce qu’e l’espace d’un petit mois, de tester la méthode qu’ils conseillent avec tellement d’aplomb, il ne manquerait pas de braves gens pour les accompagner dans leur descente vers la modestie de l’existence. Par exemple, les 12% de Français vivant sous le seuil de pauvreté les attendent pour partager leur frugalité. Chiche ?

Yann Fiévet
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