La face cachée du blairisme

Modérateur: yann

La face cachée du blairisme

Messagepar yann sur Lun 28 Avr 2008 15:19

La face cachée du blairisme

L'honnête citoyen est maintes fois confronté à l'incongru. Récemment encore, il n'en crut pas ses oreilles en entendant des hommes de gauche louanger les bienfaits de la politique de M. Anthony Blair. Ici, par surcroît, l'incongruité est double puisqu'il s'agit aussi de se demander pourquoi le Premier ministre du Royaume-Uni n'incite pas l'Union européenne à mener la même bonne politique. Le blairisme est-il réductible à ce produit de marketing, habilement peaufiné et médiatisé, que son principal artisan donne à voir au monde déboussolé ?
Affirmons-le sans ambages : le néo-travaillisme est un conservatisme bon teint mâtiné d'une dose homéopathique de post-modernisme. Les esprits avisés ne s'y trompent pas. Hormis la droite de la Gauche (Aubry, Delors, Strauss-Kahn ou Schroeder), M. Blair compte de fervents supporters au sein de la Droite libérale(Madelin, Kessler, Aznar ou Berlusconi) tout comme parmi les Atlantistes dont le meilleur porte-parole est sans doute l'inévitable Alexandre Adler. Ce néo-conservatisme est d'abord visible au plan de la doctrine macro-économique scrupuleusement suivie par Gordon Brown, le Chancelier de l'Échiquier. L'orthodoxie de ce blairiste indéfectible satisfait au dernier degré les exigences du marché financier britannique en plein essor et contente grandement M. Alan Greenspan, le solide président de la Réserve fédérale américaine. On peut citer, au rang de la "modernité" néolibérale héritée de Mme Thatcher et accentuée par M. Brown, la défense sans failles d'une livre surévaluée au détriment de l'industrie déjà en déclin, les transferts massifs d'employés du secteur public au secteur privé, le développement exponentiel des partenariats public-privé signifiant la privatisation rampante des services publics.
Comme toute idéologie qui se respecte le néo-travaillisme a ses intellectuels organiques. Le premier d'entre eux est sans conteste Anthony Gidden, ancien directeur de la célèbre London School of Economics et fervent admirateur – tout comme M. Blair – de la pensée du philosophe néoconservateur américain, Charles Murray. C'est à Anthony Gidden que l'on doit cette tirade tellement révélatrice du credo blairiste : "L'État social est anti-démocratique dans la mesure où il a été trop souvent contre-productif ou contradictoire, délivrant ses services de façon toute bureaucratique. Dans ce sens, il faut démocratiser la démocratie." (1) Ce verbiage signifie que la protection sociale se doit d'être enfin rentable (productive) et serait mieux gérée par le privé (non bureaucratique). Les néo-travaillistes s'y emploient avec frénésie depuis leur arrivée aux affaires en mai 1997.
Le néo-conservatisme de M. Blair est aussi un moralisme. Un moralisme largement forgé par un discours ostensiblement religieux. Le bref passage aux Affaires sociales du chrétien évangéliste Frank Field, lui a permis de populariser en son pays le concept américain d'under class. Voilà que l'on met en scène une nouvelle catégorie de pauvres se plaçant de façon délibérée en dehors du marché du travail et assumant fort mal leurs responsabilités familiales. M. Blair reprend souvent à son compte cette rhétorique moralisatrice selon laquelle on trouve l'origine des maux de la société (ivresse débridée des jeunes, augmentation coupable du nombre de mère-célibataires, etc.) dans l'effondrement de la famille traditionnelle plutôt que dans l'affaiblissement du lien social. "Les familles fortes font une société forte" aime-t-il a marteler. Une petite phrase que n'aurait certes pas désavouée la reine Victoria. Bref, dans la société de M. Blair il faut être méritant !
Toute politique se jugeant à ses résultats, mentionnons-en quelques-uns (2). Entre 1997 et 2004, le nombre de familles sans logis hébergées dans des logements de fortune a augmenté de 123%. En 2003, le nombre de Britanniques vivant dans des familles disposant d'un revenu inférieur à 60% du salaire médian (définition de la pauvreté en Grande-Bretagne) s'élevait à 12,4 millions, soit 22% de la population du pays. Selon l'Unicef, en mars 2005, un enfant sur sept vit dans la pauvreté. Bien sûr, cette pauvreté a son revers : les 600 000 Britanniques les plus riches (1% de la population) ont vu leurs revenus doubler depuis l'arrivée des néo-travaillistes. Leur part du revenu national est désormais de 23% tandis que celle des 50% des Britanniques les moins riches n'est plus que de 5%. La conclusion de ce bilan peu glorieux pourrait revenir à M. Peter Mandelson, un autre blairiste de la première heure aujourd'hui Commissaire européen chargé du commerce extérieur. Toute honte bue, il déclare : "Je suis terriblement à l'aise avec le fait que des gens accumule une richesse obscène." (3)
Le blairisme est donc un trompe-l'œil. Il nous fait étonnamment penser à certaines œuvres d'Arcimboldo. Cet artiste génial, entretenu à la cour des Habsbourg au 16ème siècle, peignit de curieux tableaux faits d'une multitude de fruits, de fleurs, de coquillages et de poissons. Contemplées de loin, ces peintures nous donnent à voir de magnifiques portraits. En s'approchant trop près de la toile on ne peut que constater que ces personnages on de drôles de blairs.

Yann Fiévet
Octobre 2005


1 – Cité par Keith Dixon, in Un Abécédaire du blairisme, Éditions du Croquant, 2005.
2 – Chiffres fournis par Keith Dixon, op. cit.
3 – Cité par Keith Dixon, op. cit.
yann
 
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