Harry Christ-Mass

Modérateur: yann

Harry Christ-Mass

Messagepar yann sur Lun 28 Avr 2008 15:23

Harry Christ-Mass
Conte de Noël

Le communiqué de presse vient d’aboutir dans les boîtes à lettres électroniques de tous les organes d’information que compte le monde chrétien. Il est lapidaire ; à l’heure de la turbo-information, il faut faire court. La missive est signée par Harry Christ-mass, de son vrai nom Eugène Panouille, fondateur de l’Église des Dimanchistes : « Noël tombant un dimanche cette année, notre mouvement demande à tous ses fidèles de fêter la naissance de Jésus le 23 décembre ». Il serait vain d’en dire davantage tant la notoriété du gourou et de son discours est grande désormais. En quinze ans les Dimanchistes ont supplanté toutes les obédiences, petites et grandes, du christianisme, aidé en cela par des circonstances socio-économiques des plus favorables.
Tout avait officiellement commencé en France au mois de décembre 2005 lors des festivités commémorant le centenaire de la loi de séparation de l’Église et de l’État. Issu d’une ancestrale famille protestante ayant eu à souffrir en son temps des dragonnades royales, Eugène Panouille sentit que cet anniversaire était le moment le plus propice à rassembler ceux pour qui l’affirmation d’une laïcité grandiloquente et à leurs yeux intransigeante devait enfin être rappelé, celle du renouveau de la religion chrétienne. Il lança donc, sous les quolibets des incrédules, sa nouvelle église, une de plus en cette époque de déboussolement général. D’emblée, on le railla de toute part. Bien vite on se rendit à l’évidence : l’entreprise était sérieuse. Elle reposait sur l’idée, saugrenue dans sa seule apparence, que ses adeptes défendraient le principe du travail du dimanche, et exclusivement ce jour-là. C’est le grand Séguéla, désormais spécialisé dans le recyclage de vieux slogans, à commencer par les siens, qui orchestra la campagne publicitaire qu’il sentait être l’apothéose de sa carrière de marchand d’illusions. Il attaqua bille en tête : Eugène devait abandonner son patronyme par trop franchouillard pour adopter un nom plus en rapport avec une idée devant rapidement – il en était persuadé lui-même – déborder l’étroitesse des frontières hexagonales. Partout les affiches, encarts et spots fleurirent : « Harry Christ-Mass, la foi tranquille ».
C’est vrai qu’il est tranquille Eugène-Harry. Sa bonhomie souriante et toute naturelle, sa voix douce un peu traînante, son discours simple mais coloré firent aussitôt merveille. Il apparut tout de suite évident à beaucoup de ceux qui tombèrent sous le charme du rebaptisé que le dimanche devait être proclamé jour du labeur, le Seigneur étant ipso facto vénéré les six autres jours. On voyait mal le Très-Haut s’offusquer d’une telle inversion. Les Adventistes du septième jour, qui se reposent et prient Dieu le samedi depuis qu’ils découvrirent que le Créateur commença de façonner le monde un dimanche pour terminer le travail le vendredi suivant, furent les premiers à protester. Jusque-là, ils avaient le vent en poupe et pouvaient espérer prendre rapidement des parts du marché de la foi aux grandes et séculaires institutions chrétiennes. Le nouveau chantre venait ruiner leurs plans. Ils constatèrent vite que nombre de leurs propres ouailles les quittaient pour venir grossir les rangs déjà serrés des Dimanchistes. Les Églises ayant pognon sur rue connurent le même sort. Des Juifs et des Musulmans se convertirent, aussi, peu nombreux au début car il y faut une bravoure à toute épreuve, moins timide par la suite tant la ferveur du nouveau mouvement devint contagieuse.
La vérité commande de dire que la foi retrouvée reçut le renfort d’un puissant allié incarné par l’éclatement des anciennes normes socio-économiques, notamment en matière de droit et conditions de travail. Les millions de chômeurs et précaires furent les premiers à être attirés par le discours protecteur et révolutionnaire. Tant pis si le patronat lui aussi, mais pour d’autres raisons, soutint le mouvement dès son origine. Les multitudes inorganisées ont depuis beau temps oublié la lutte des classes ; les syndicats les y ont un peu aidées, préférant tenter d’organiser les « vrais actifs ». Quel patron n’accueillerait pas comme du pain béni tous ces courageux travailleurs du dimanche. M. le Baron s’en félicita plus d’une fois devant les journalistes : « Les salariés sont beaucoup plus productifs le dimanche ». L’Europe de la précarité fut rapidement conquise par le dimanchisme. Puis ce fut le tour des Etats-Unis où, pourtant, le marché religieux est saturé et fort bien tenu. Là-bas aussi, des obédiences, et non des moindres, vacillèrent sous l’attrait du credo supposé futuriste. Dans toute la Chrétienté rénovée, d’énormes communautés se développèrent dans lesquelles on apprit à vivre chichement, à renoncer à la possession individuelle d’objets futiles, à faire soi-même ce que trop longtemps on avait abandonné à l’organisation marchande des activités humaines. « Le Capitalisme, c’est bon le dimanche » plaisante souvent Harry Christ-Mass, patron reconnu de la NIC (Nouvelle internationale chrétienne).
En cet automne 2020, le communiqué de la NIC suscita la réaction du Vatican. Le pape Jean-Marie 1er dénonça le sacrilège du déplacement du jour de Noël. On lui répondit que les travaux d’historiens éminents permettaient de penser que le Christ était plutôt né en été. Si ça se trouve, il faisait une canicule à passer au brumisateur tout le quatrième âge. C’est le mythe de l’âne et du bœuf soufflant sur le petit Jésus pour le réchauffer qui en prend un sacré coup ! Alors, on ne va pas chipoter sur une date hypothétique. L’essentiel est ailleurs. Mais où, au fait ? On ne le sait plus depuis longtemps.

Yann Fiévet
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