Simplissimo

Modérateur: yann

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Messagepar yann sur Lun 28 Avr 2008 15:24

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Tout bien pesé, la réalité du monde est d’une grande simplicité. D’une si grande simplicité que l’on est forcément tenté de ne pas croire précisément à cette simplicité et de chercher de la difficulté là où justement il n’en est point. On a tort. Heureux les hommes qui enfin ont compris – quand ils ne l’ont pas toujours su – qu’il n’est pas bon de perdre son temps en élucubrations inutiles. Il est bien plus confortable et salutaire de se fier sans ambages au jugement premier tout droit issu de ce qui saute aux yeux, donc ne se discute pas. Quel est le principe fondateur de la simplicité salvatrice qui nous permet d’éviter l’écueil de la complexité superflue ? Le principe binaire qui ne tolère que deux états.
D’abord, il existe en l’homme depuis l’aube des temps deux postures majeures desquelles découle tout ce que l’homme fait et pense : le Bien et le Mal. Ainsi, l’humanité se partage d’elle-même entre les êtres bons et les êtres mauvais. Le progrès de l’humanité passe fatalement par le combat que le camp du Bien doit livrer au camp du Mal. Les Etats-Unis d’Amérique qui se sont intelligemment fondés sur cette évidence biblique et qui pour rien au monde n’y dérogeront réussiront un jour à purifier du Mal le globe terrestre tout entier. En attendant, il va bien falloir que l’Europe, qui a imprudemment abandonné
au cours de son Histoire cette théologie ancestrale pour une parenthèse de laïcité déjà trop longue, revienne enfin à la raison. L’alternative est simple ; elle sera aux côtés du Sauveur, guidée par sa lumière, ou elle disparaîtra dans les ténèbres, accompagnée de toutes les forces du Mal.
Ensuite, le monde se sépare – là aussi de toute éternité – entre les riches et les pauvres. On n’y peut rien. C’est ainsi. Il dérive de cette autre évidence biblique une foule d’idées simplissimes. Il n’est certainement pas inutile d’en rappeler ici quelques-unes. Les riches doivent rester riches car c’est grâce à leur richesse que les pauvres survivent, donc restent pauvres. Si bien sûr les riches s’enrichissent, c’est encore mieux car alors les pauvres sont assurés de mieux survivre dans la pauvreté. Les pauvres doivent accepter leur sort terrestre car l’envie est un fort mauvais penchant. Ils y parviennent d’autant mieux que la pauvreté ayant des degrés ils trouvent toujours plus pauvres qu’eux. De quoi se plaindrait un smicard français quand en Afrique le salaire ouvrier est infiniment plus faible que le sien ? Il faut savoir ne pas être indécent, se consoler avec du concret et non du rêve de lendemains qui chantent.
Ensuite encore, la société se divise – d’elle-même, là aussi fatalement – entre les inclus et les exclus, les intégrés et les désintégrés. De belles évidences éclatent aux yeux de celui qui ne craint jamais de regarder la réalité en face. Si les inclus sont inclus, c’est qu’ils ont tout fait pour l’être. Ils ont le bon goût de l’effort chevillé au corps. Si les exclus sont exclus, c’est qu’ils n’ont rien fait pour ne pas l’être. Ils ont le mauvais goût de la paresse chevillé à l’âme. Si les exclus volontaires de l’économie officielle mettent sur pied une économie parallèle – la nature humaine pouvant avoir horreur du vide -, il ne s’agit pas là d’une manifestation attribuable au courage mais une preuve de plus de l’existence du Mal.
Car enfin, la société se scinde entre les hommes qui respectent la loi et ceux qui la transgressent. Là, il nous faut introduire une entorse. Une morale trop rigide devient un dogme. Les exclus n’ont aucune excuse à transgresser la loi pour tenter d’améliorer leur sort tandis qu’il est permis d’excuser les inclus cherchant illégalement à maintenir leur situation, voire à l’améliorer encore. Il faut impitoyablement punir les premiers et faire montre de largeur d’esprit envers les seconds. Tolérance zéro d’un côté, large mansuétude de l’autre. Heureusement, les cours de Justice veillent au bon respect de cette simple évidence. Il est possible de réaliser encore un progrès en regardant le pauvre ou l’exclu comme des délinquants en puissance. Si on ne les lâche pas d’une semelle, au pire on les dissuadera de passer à l’acte, au mieux on les attrapera au moment même où ils commettront l’irréparable. C’est ce que les policiers de New york nomment la broken balls théory. Le puritanisme qui doit caractériser les membres du camp du Bien interdit de donner la traduction de cette expression imagée que les hommes virils ne répugneront pas à réemployer, faisant en cela une nouvelle entorse à la sacro-sainte morale.
Un puissant instrument permet d’accélérer la réalisation planétaire de la simplicité : le Marché néo-libéral. Faisant fi des Histoires singulières, de la diversité culturelle et des socialités encombrantes, il lamine enfin toutes les complications qui entravent la marche de l’homme vers son destin ultime. Quand la planète sera totalement quadrillée, policée, libéralisée, l’Homme binaire, l’homo numericus, adviendra enfin. Frères et soeurs, soyez confiants en l’avenir prochain : le Marché reconnaîtra les siens.

Yann Fiévet
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