Privé de public

Modérateur: yann

Privé de public

Messagepar yann sur Lun 28 Avr 2008 15:25

Privé de public

La guerre ouverte en France, comme ailleurs, contre la sphère publique de l’activité économique et sociale s’intensifie. Elle a pris un tour nouveau, dans la forme au moins, avec le Syndrome raffarinoïde aigu sévère (SRAS). L’attaque contre les retraites, présentée comme une réforme nécessaire, n’est que le dernier avatar de la longue marche entamée voilà plus de vingt ans déjà et qui mènera vers la disparition quasi-totale de l’action publique dans des domaines soustraits aux appétits privés au cours du siècle dernier.
Dans cette affaire, le gouvernement de M. Jean-Pierre Raffarin affiche clairement sa volonté en choisissant délibérément de ne rien changer au partage de la richesse produite chaque année en France par une population active toujours plus malmenée. Depuis quinze ans, cette richesse mesurée par la valeur ajoutée est de plus en plus mal répartie puisque la part qui rémunère le travail en son sein se dégrade d’année en année au profit – c’est le cas de le dire _ de la part qui rémunère le capital. Les cotisations pour la retraite n’étant prélevées que sur les revenus du travail et la part de ceux-ci dans la valeur ajoutée étant en baisse, on ne peut que rencontrer un problème de financement des retraites. En allongeant la durée de la vie active et celle des cotisations, ce que le gouvernement cherche à préserver avant tout ce n’est pas le système des retraites par répartition mais les revenus du capital privé. Celui-ci gardera ainsi intact son potentiel lui permettant un jour d’accueillir à bras ouverts et à moindre coût un système devenu entre-temps moribond. Ajoutons que par cette méthode on rend responsables les salariés de la lente dégradation des comptes de la branche « vieillesse » de la Sécurité sociale due en réalité au développement régulier de la masse des chômeurs-précaires-exclus.
Dans le domaine de la tentative de culpabilisation de catégories en même temps montrées du doigt à l’opinion publique qui trop souvent n’attend que cela pour mettre un nom sur son malheur, il est un autre homme distingué. Lors de son passage à la télévision pour défendre son projet – deux heures durant la semaine dernière -, le ministre de la fonction publique, M. François Fillon, voulant montrer qu’il ne saurait y avoir en matière de retraite des travailleurs exonérés de l’effort national, prononça une phrase étonnante concernant une catégorie privilégiée dont le privilège doit enfin tomber. Il nous dit : « Les fonctionnaires vivent parmi les Français. » Les journalistes ne marquèrent aucun étonnement face à ce truisme ministériel qui est bien sûr beaucoup plus qu’un truisme. Que n’entendrait-on – à juste titre – si un collègue de M. Fillon, par exemple M. Nicolas Sarkozy, déclarait tout de go : « Les Beurs vivent parmi les français ; »
Rien d’étonnant à ce manque d’étonnement journalistique. Hormis le fait que l’on ne désigne pas n’importe quel journaliste pour « soumettre » un ministre à la question et hormis que la révérence de la plupart des journalistes à l’égard du pouvoir n’est plus à démontrer, la véritable explication se situe ailleurs : le terrain a été patiemment préparé tout au long des vingt dernières années pour que certaines questions éminemment politiques n’apparaissent plus que comme des objets de discussions naturels traitées qu’à l’aune du bon sens le plus vulgaire. Les fonctionnaires cotisent moins longtemps à la retraite, ils sont donc des privilégiés comme l’étaient les autres salariés jusqu’en 1994 quand ils se sont laissés gentiment dépossédés de cet exorbitant privilège. Les premiers doivent aussi le perdre, ça ne se discute pas ! Les retraités sont de plus en plus nombreux par rapport au volume des cotisations ; il faut donc que les salariés travaillent plus longtemps ou cotisent plus lourdement ou les deux à la fois, ça ne se discute pas ! Ça ne se discute tellement pas que les sondages destinés à mesurer l’état de l’opinion sur ces questions apolitiques ne posent que des questions sur ce que les Français pensent des réformes proposées par M. Fillon et ne cherchent jamais à savoir ce que ces mêmes Français pensent des propositions des syndicats à propos de cotisations prélevées sur les revenus du capital. On ne les questionne jamais non plus sur la baisse des cotisations accordée aux employeurs. Mais là on ferait à nouveau de la politique tandis que l’on a décrété que cette matière n’en relevait décidément pas.
L’État doit jouer un rôle mineur puisqu’il est réputé inefficace, il doit s’effacer devant l’efficacité avérée de l’entreprise privée. Ces évidences-là devraient nous faire craindre que le raffarinisme ne soit rien d’autre que le dernier stade de ce que Pierre Bourdieu a nommé « la politique de dépolitisation ». Si M. Fillon mène a bien son funeste dessein, alors rien n’arrêtera plus le retour de la toute-puissance du capital que le dix-neuvième siècle a célébré avant que des luttes politiques, sanglantes mais nobles, ne parviennent à le civiliser. Si Mme Ségolène Royal était restée socialiste – l’a-t-elle été un jour ? – elle aurait pu rappeler tout cela quand elle fut « opposée » à M. Fillon devant les caméras. Hélas ! une objective complicité sur l’essentiel l’en empêcha. Elle ne pourra demain que constater, avec beaucoup d’autres, qu’une société privée de l’action publique nécessaire à sa régulation ne peut être que barbare pour la majorité des siens. En résistant aujourd’hui on évitera de devoir se résigner demain.

Yann Fiévet
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