Chars latents

Modérateur: yann

Chars latents

Messagepar yann sur Lun 28 Avr 2008 15:26

Chars latents

L’hyper répression du mouvement social est en marche. Les réformes menées grand train par le gouvernement Raffarin ne sauraient souffrir une contestation véritable. Après un simulacre de négociation présenté comme une négociation réelle le texte des réformes est envoyé au parlement pour un débat présenté lui-même comme le lieu d’expression d’une démocratie incontestable. L’écrasante majorité de droite qui y siège, en même temps qu’elle adopte des réformes sociales marquant autant de reculs graves pour la cohésion de la société, met en place d’autres réformes en matière de répression accrue de la contestation individuelle et collective. Le message est clair – les exemples en sont désormais nombreux – pour le citoyen qui connaît son Histoire : la peur inculquée au peuple est la meilleure alliée du maintien de l’ordre établi.
C’est bien le droit à la contestation sociale qui est visé depuis la réélection de M. Jacques Chirac au mois de mai 2002. L’une des expressions les plus dérangeantes en ce domaine est le droit de grève. En théorie, il existe toujours. En pratique, son exercice est de plus en plus difficile. Beaucoup de salariés du privé courent de trop grands risques à utiliser ce droit. On prépare pour le public la concrétisation du « service minimum » qu’aucun gouvernement depuis vingt ans n’avait songé sérieusement à instituer malgré la pression des fractions les plus réactionnaires de la société. C’est également le droit à manifester son désaccord sur la voie publique qui est menacé non pas dans sa théorie mais dans sa pratique.
Comment interpréter la charge brutale des forces de l’ordre contre des manifestants aucunement menaçants lors de la dissolution d’une récente manifestation sur la place de la Concorde à Paris ? Certains de ces manifestants furent même poursuivis jusqu’à l’opéra Garnier dans le hall duquel ils se réfugièrent avant que la police n’en fracture l’une des portes vitrées. Parmi les interpellés de ce jour-là, deux militants comparurent une semaine plus tard devant un tribunal. Entre-temps les divers motifs retenus contre eux avaient été abandonnés sauf un : ils possédaient tous deux une arme dans leur sac au moment des faits, l’un un Opinel, l’autre un couteau suisse. On pourrait se contenter d’en rire. On est cependant obligé de s’interroger sur la portée profonde de cet exemple où un tribunal est saisi et décide de juger un événement si dérisoire qu’à l’habitude il n’est jamais soumis à la justice. Ici, ce ne sont pas ces deux quidams malchanceux que l’on souhaitait viser au premier chef mais tous les futurs manifestants potentiels. A la fin du mois dernier, trois passagers d’un vol français pour l’Afrique furent présentés à leur tour devant le tribunal de Bobigny. Leur crime ? Ils avaient osé, dans cet avion qui expulsait des sans-papiers, protester contre les méthodes passablement musclées des membres de la police de l’Air et des frontières à l’encontre de personnes qu’ils estimaient devoir être traitées humainement. Intimidation dont on espère là encore qu’elle aura une portée pédagogique.
La manière dont José Bové a été interpellé dans sa ferme au petit matin ne fait que confirmer une évidence : le régime que les Français se sont donnés par leur vote est un régime répressif. Pire, si les résistances s’intensifient, si les actes de « désobéissance civique » se multiplient, la répression ira crescendo par le jeu d’un alignement mécanique. Tout cela était prévisible dès le début de l’expérience. Le gouvernement attendait de pieds fermes les premières manifestations de mauvaise humeur du peuple à son égard. Pour arrêter un homme seul dans son lit quatre-vingts gens d’armes armés jusqu’aux dents et munis de chiens féroces ne sont pas de trop. Pas de trop, surtout quand l’objectif est autre : tuer dans l’œuf l’ardeur des arracheurs d’OGM et annihiler les velléités d’opposition à la mise en culture massive des organismes génétiquement manipulés.
Le pouvoir est habile. Il sait ne pas devoir user que de brutalité. Il est des manifestations qu’il instrumentalise pour se donner une image de bienveillance. Ainsi de la gay prise parisienne que M. Nicolas Sarkozy tint à honorer de sa médiatique présence. Rien, là, ne menace l’emprise des possédants sur la société. Même la police fît montre ce jour-là d’une magnanime attention. Ces chiffres de participation à la fête étaient très proches de ceux des organisateurs. Elle a vu cinq cent mille gais lurons et gaies luronnes sur le pavé surchauffé par une canicule visiblement encourageante. On eût aimé que tous ces gens aient été présents pour manifester contre la réforme des retraites quelque temps plus tôt, une cause qui n’est pas moins légitime que la précédente. Hélas ! nous n’avons jamais été plus de cent mille quand la police nous déclarait trente mille. .
On peut bien laisser le peuple se distraire quand on s’est assuré, par ailleurs, de sa docilité à propos des grands enjeux. L’essentiel est de savoir maintenir les rapports sociaux en l’état ou, mieux encore, de les « déformer » à l’avantage de la France d’en haut. Le meilleur garant de la paix sociale n’est-il pas le sentiment d’impuissance insufflé au peuple ? Pour que le peuple croie à son impuissance, il faut qu’il trouve face à lui une puissance sans failles. Si la police et la justice un jour ne suffisent plus, l’armée viendra à la rescousse. Elle dispose d’armes autrement dissuasives.

Yann Fiévet
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