Le siècle avait deux ans

Modérateur: yann

Le siècle avait deux ans

Messagepar yann sur Lun 28 Avr 2008 15:31

Le siècle avait deux ans
Conte de Noël

Ce matin-là, le vieil homme à la longue barbe blanchie par les ans débarqua sur le quai embrumé de Saint-Malo. Un lourd sac accroché à son dos rendait sa marche hésitante en même temps qu’il lui donnait une allure de Père Noël , ce qui, en ce début de mois de décembre ne surprenait qu’à moitié les quelques enfants vite rassemblés autour du vieillard à l’imposante carrure. Déjà les enfants sentaient confusément que ce n’était pourtant pas le physique du bonhomme qui leur en imposait mais une sagesse immense qui émanait de toute sa personne. Eux surent tout de suite qu’il s’agissait d’un grand homme.
« Comme vous semblez âgé », s’exclama la plus hardie des fillettes sans autre forme d’entrée en matière tandis que les deux garçons les plus solides s’emparaient du pesant bagage. « Tu n’as pas tort, ma petite, j’ai vingt fois ton âge ! », ironisa l’homme ragaillardi par l’accueil chaleureux et serviable de cette petite bande de Malouins dégourdis. « Personne, jamais, n’a vécu aussi vieux », affirma un autre. « Si, puisque je suis là avec vous aujourd’hui», rétorqua l’interpellé. L’homme demanda subitement : « Aimez-vous les charades ? » « Oh ! oui », murmura, malicieuse, une petite brune aux pommettes saillantes. « Je bois mon premier devant mon second en rentrant de mon tout », énonça l’inventeur de cette devinette faisant clairement allusion à l’une de ses plus belles passions d’antan dont l’une des pièces maîtresses déclancha, bien malgré lui, une célèbre bataille parisienne dans sa géographie et européenne dans son symbole. Il quitta le groupe plongé dans une profonde réflexion tout en promettant de livrer bientôt la solution de toutes ces énigmes.
Un mois durant, il parcourut la France. Partout il rencontra des enfants qui partout furent étonnés et se mirent à attendre la future rencontre annoncée par l’aïeul chenu. Il conversa avec tous les hommes et toutes les femmes de bonne volonté qu’il put trouver pour mettre sur pied son entreprise de fin d’année. Un jour, dans une librairie, devant les rayonnages chargés de la littérature française de la première moitié du XXè siècle, son regard croisa celui, profond et vif, d’un jeune homme visiblement intéressé par les mêmes œuvres que lui. Presque sans un mot ils se retrouvèrent devant un verre. « Je suis kurde, je fuis la police qui me recherche pour ce simple fait. Mon pays me manque et pourtant c’est ici, malgré les difficultés, que je veux vivre et apprendre», dévoila sans crainte le jeune homme confiant. « Je peux comprendre ce que vous éprouvez. J’ai moi-même connu l’exil pour avoir déplu à Napoléon », asséna le vieil homme dans un sourire complice. « Napoléon 1er , », demanda l’interlocuteur pas plus surpris que ça. « Non, l’autre. Le Petit. Je suis resté longtemps sur une île où, du reste, je suis retourné après ma mort terrestre pour en repartir définitivement voilà deux semaines », expliqua l’ancien révolté. La conversation se poursuivit tard et courut sur les ennuis qu’encourent en tous temps et en tous lieux ceux qui disent trop fort ce que les puissants du monde ne peuvent entendre.
Où qu’il aille, il rencontrait, derrière les fastes apparents d’une société opulente, des pauvres si nombreux que l’on ne parvenait plus à les cacher vraiment. Il prenait tous ses repas avec eux au « Restaurant du coeur » où les journalistes locaux, enfin alertés par l’existence de l’étrange personnage, venaient l’interroger de plus en plus longuement. Il leur annonçait, à eux aussi, la prochaine rencontre du grand soir. Le 30 décembre il entra dans Paris dont il reconnut, ici ou là, quelques quartiers. Il décida de passer son avant-dernière nuit avec une équipe du samu social. La misère, encore et toujours « Qu’est-ce que les hommes ont donc fait depuis le temps où j’ai officiellement quitté cette terre ? », murmurait-il dans les instants de vif découragement. Rien de bien important fut-il prêt de conclure plus d’une fois.
Le grand soir est arrivé. A 19 heures, toutes les portes du palais omnisport de Bercy, à deux pas du ministère des Finances de la quatrième puissance économique du monde, furent ouvertes pour laisser pénétrer la foule venue des quatre coins du pays pour retrouver le grand homme. En fait, on ne comptait là que des jeunes gens de moins de vingt ans, tous conviés pour la dernière soirée de l’illustre messager. C’est à l’heure même où le président de la république s’apprêtait à présenter ses vœux aux Français, que Victor Hugo entra en scène dans un silence révérencieux. Il entama aussitôt son dernier discours, d’une voix calme et ferme que l’Assemblée nationale avait jadis entendu maintes fois.
« Mes amis, c’est bel et bien dans un théâtre que j’aurais souhaité vous recevoir ce soir. Hélas ! il n’en est pas d’assez vaste pour vous contenir tous. Le Bicentenaire de ma naissance se termine cette nuit. Je veux, par vous, délivrer un message aux jeunes du monde entier. Vous êtes les forces vives de l’avenir de mon vieux pays et vous sillonnerez demain la planète. Vous devez faire vôtres ces deux vers que le grand Robert Desnos appliquait aux arbres d’une forêt en marche.

Notre bois n’est pas celui dont on fait les gibets et dont on fait les croix.
Il est du bois dont on fait les barriques et les navires, et peut-être aussi les cercueils, et certainement les pals.

Ainsi armés, vous devrez débarrasser cette terre de la minorité d’hommes qui oppresse la multitude croissante des Misérables. Vous devez déclencher une nouvelle bataille d’Hernani pour faire triompher les énergies nouvelles. J’ai dit un jour que chaque fois que l’on ouvre une école, c’est aussi une prison que l’on ferme. Vous devez combattre tous ceux qui font aujourd’hui le contraire, en France et ailleurs. J’ai salué autrefois le courage immense des Travailleurs de la mer. Vous devez combattre désormais les assassins de la mer qui osent nommer Prestige ou Erika leurs poubelles à profit. J’ai maintes fois plaidé la tolérance sans la voir advenir vraiment. Vous devez combattre tous les hommes qui, au nom d’un dieu hypothétique, s’absorbent en fausses querelles et dressent les peuples les uns contre les autres. Vous êtes probablement le dernier espoir de l’humanité. Soyez dignes de cet enjeu suprême. Longues années à vous et à vos descendants. »

Yann Fiévet
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