Homo proximus

Modérateur: yann

Homo proximus

Messagepar yann sur Lun 28 Avr 2008 15:31

Homo proximus

La proximité est à la mode. Après la police de proximité, voilà que survient la justice du même nom. Avoir un policier à sa porte ou un juge près de chez soi, quel bien-être ! Les gouvernants, qui aujourd’hui gouvernent si peu, vont enfin être plus proches du peuple. Serait-ce une bienheureuse conséquence du coup de tonnerre entendu un certain 21 avril ? Surtout, ne nous emballons pas. Regardons mieux cette proximité qui nous envahit. D’autant qu’avec la Décentralisation à la sauce Raffarin on nous invente la citoyenneté de proximité et son personnage central : l’homo proximus.
Tout ne serait qu’affaire de distance physique. En raccourcissant les délais de procédure devant la justice, en accélérant la capacité de réaction de la police, en maillant le territoire de représentants de l’ordre on finira bien par venir à bout de l’insécurité montante et du même coup du sentiment d’insécurité laborieusement entretenu par le manque de sûreté des analyses et des statistiques d’inlassables observateurs de ladite insécurité. Il suffira que demain l’Administration soit à proximité du citoyen, que le lieu de la prise de décision se rapproche de lui pour que la démocratie retrouve toute la vigueur de son rêve de jeunesse. Comme il sera bon, le temps venu, de se dire que, grâce à l’abolition efficace des distances physiques, on comprend enfin « la France d’en bas », on l’écoute de toutes les oreilles politiciennes et technocratiques, on la satisfait pleinement dans tous ses désirs.
Hélas ! l’affaire est tout autre. Sous la volonté déclarée de compréhension des plus démunis se cache le projet d’élimination de tous les rétifs au modèle de l’économie ultralibérale en marche depuis deux décennies et qu’il est temps de parachever. La chasse aux pauvres est ouverte. Les projets de loi du ministre de l’intérieur et de celui de la justice sont sans équivoques : pour obtenir le titre d’homo proximus il va falloir fournir des gages d’acceptation du modèle réputé unique. Il faudra aussi donner des gages de collaboration. L’homo proximus n’est pas seulement celui de qui l’on se rapproche pour le comprendre, c’est aussi, et peut-être surtout, celui que l’on veut acteur de l’entreprise de redressement national. On ne craint pas d’encourager la délation. Ça vous a un petit parfum d’antan qui vous flatte la nostalgie d’un temps où l’ordre régnait !
Oui, redressement national. Et redressement moral aussi tant qu’on y est. Par un décret ministériel du 29 juillet dernier, la Coordination des Associations pour le Droit à l'Avortement et à la Contraception (CADAC) et l'Association des Parents et futurs parent Gays et Lesbiens (APGL) ont été évincées du CSIS (Conseil Supérieur de l'Information Sexuelle). Dans le même temps, la Confédération Nationale des Associations Familiales Catholiques et la Fédération Nationale des Familles de France y ont été intégrées Une manière sans doute de les récompenser pour leurs prises de position et leurs actions courageuses contre le PACS et pour la révision de la loi Veil. Le plus inquiétant tient au fait que les médias et la gauche déconfite n’ont pipé mot en cette honteuse circonstance. Silence, on moralise !
On l’a compris, l’homo proximus ne sera pas « homo ». Seuls les « hétéros » pourront prétendre vraiment à ce titre dans une société droite enfin redevenue digne. Ll’homo proximus ne sera pas pauvre non plus alors que ce sont les pauvres qui goûtent au premier chef les délices du commissariat de proximité et qui s’adonnent aux joies du tête-à-tête avec le juge de la même proximité. On nous ressert le couplet éculé des « classes dangereuses ». Et voilà bien le nœud de l’affaire : la distance n’est pas physique, elle est sociale. Les pauvres vivent « des choses que les autres n’arriveront jamais à éprouver en des années entières d’une vie lisse et à l’abri du besoin .» (1) Il faudrait commencer par mesurer le degré de désespérance que vingt années de déclassement social des plus fragiles ont nourries. Alors, peut-être cesserait-on de nommer fou l’auteur de la tuerie de Nanterre ou l’agresseur du maire de Paris. L’une des vertus de la démocratie est d’adoucir les passions, d’inhiber les pulsions violentes. Encore faut-il que la démocratie reconnaisse tous les siens. L’élu de proximité vit dangereusement. C’est qu’il n’a pas compris que « la France d’en bas » n’a que faire de sa poignée de main médiatico-démagogique. Ce que veut « la France qui souffre » (2), ce sont des projets, des vrais. Pour cela, l‘élu doit reprendre de la hauteur, non pour dominer les hommes mais la situation. Alors viendra la proximité sociale, la seule qui vaille.

Yann Fiévet
Octobre 2002


1 – Fedor Dostoïevski, Humiliés et offensés, 1866. Traduction d’André Markowicz (coll. Babel, Actes Sud, 2000) .
2 – Christophe Dejours, Souffrances en France. La banalisation de l’injustice sociale, Points Seuil, 1998.
yann
 
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