2007, année terrible pour les mots (*)

Modérateur: yann

2007, année terrible pour les mots (*)

Messagepar yann sur Lun 28 Avr 2008 15:35

2007, année terrible pour les mots (*)
Conte de Noël


Il avait fallu patienter très longtemps avant que des hommes éclairés décident enfin de rétablir l’ordre au beau pays de France. Ceci ne fut possible que par l’accession au fauteuil suprême d’un personnage devenu charismatique après un long et complexe parcours politique comme il l’est toujours en ces circonstances qui échappent de beaucoup aux gens modestes. En ce 10 mai 2007, cet homme savourait sa tardive er délicieuse victoire, entouré d’une poignée de fidèles de la première heure et d’une foule disparate de sbires ayant pris le train en marche au fil du temps. Il avait échoué cinq ans plus tôt – n’étant pas même présent au second tour de l’élection présidentielle – lors du succès du candidat de la gauche plurielle qui ainsi renvoyait le Président sortant, favori des sondages, dans sa Corrèze profonde où il attendit fébrilement la police.
La gauche fut si gauche dans l’exercice d’un pouvoir lui échappant de plus en plus face aux nouveaux maîtres du monde, les élites transnationales du « tout économique et financier », que le « troisième homme » de 2002 sut très vite qu’il pouvait devenir le premier en 2007. Deux ans après l’échec, il fonda le Monorena (MOuvement pour une NOuvelle REvolution NAtionale). Le sigle sacrifiait merveilleusement au culte éperdu de la World culture qui, bien sûr, n’était pas la tasse de thé de notre homme. Mais, qui veut arriver s’en donne les moyens. Ceci fut encore confirmé par le choix d’un logo suranné fait de l’accouplement d’un râteau et d’une enclume, symboles justifiant la devise annonciatrice de victoire, « Ratissez large pour rétablir l’ordre ».
En cinq longues années, le rigoureux Protestant n’avait rien pu sérieusement redresser. Sous les coups de boutoir de la mondialisation ultralibérale, la société de son pays ne pouvait que contempler le progrès de la misère, mère prolifique de tous les désordres. Le nouvel élu s’attela courageusement à la tâche herculéenne qu’une impérieuse reconstruction morale commandait de réaliser promptement. Vite surnommé « le vieux lion », il bénéficia, comme à l’accoutumée, d’un salutaire « état de grâce » que quelque humoriste malveillant, immédiatement censuré, osa transformer en « état du Val de Grâce ». On décréta que le tout premier désordre était celui des mots. Ce qui menaçait la République en tout premier lieu, c’était l’envahissement de la langue nationale par tous ces mots venus d’on ne sait où et qui ronge l’unité de la Nation par l’entretien de particularismes ne demandant qu’une étincelle pour s’enflammer. On avait eu sa dose avec la Corse, détachée depuis 2004 de la République à la suite d’un référendum où la population de l’île vota « oui » en espérant avoir enfin la paix. On n’irait pas au-delà de ce sacrifice.
Considérant que les mots ne sont jamais neutres et que l’unité politique passe forcément par une unité linguistique préalable, « le premier homme » créa le CSL, Conseil de sécurité linguistique, chargé d’élaborer et de mettre en œuvre le nouveau dogme. Ce Conseil créa à son tour le SEL, Service de l’épuration linguistique, chargé de coordonner les divers moyens destinés à atteindre l’objectif cardinal : la pureté totale du français, attribut indispensable du bon Français. Ainsi furent inventés la police des mots, les maisons de redressement du langage, le permis de s’exprimer. A partir de l’interminable liste des mots interdits, car d’origine douteuse, établie par le CSL, le Service d’épuration linguistique traita les dénonciations, sans cesse plus nombreuses, visant des citoyens rétifs à la belle langue. On leur envoyait prestement la police des mots. Selon le degré de gravité du délit, les coupables d’avoir maltraiter la langue perdaient des points sur leur permis de s’exprimer ou étaient dirigés vers une maison de redressement du langage pour un séjour que le psycholinguiste en chef de ce lieu déterminait après l’épreuve de la question. On ne put cacher bien longtemps que pour les cas les plus graves la camisole linguistique était de rigueur.
A l’issue de ces séjours et traitements adaptés, les citoyens redressés recevaient de nouveaux points sur leur permis. Ces points pouvaient aussi être obtenus à la suite d’une dénonciation après vérification que la personne dénoncée s’était bien rendue coupable du délit de maltraitance de la langue. En fait, on procédait à un échange de mots : pour deux mots impropres prononcés ou écrits on en récupérait un appartenant à la bonne langue. Les plus habiles à manier la langue, incertains d’être tout à fait à l’abri de faux pas linguistiques, participaient à des joutes oratoires dans des salons parfois très renommés où ils pratiquaient, sans vergogne et sans pudeur mal placée, le purilingus qui leur permettaient d’engranger des points de langage monnayables sur le Marché des mots afin de racheter les mauvais mots des copains ou contre de l’argent bien gagné à la sueur des papilles et des neurones.
L’anglais échappait tout naturellement aux tracasseries de ce système ubuesquo-kafkaien. La langue de l’économie, du commerce et de la finance était intouchable. La quasi totalité des conseils d’administration d’entreprises se tenaient désormais en anglais et les administrateurs ainsi que les cadres de ces entreprises possédaient un laisser parler spécial leur permettant de se laisser aller, par déformation professionnelle, en dehors de l’enceinte des affaires. De grands linguistes essayèrent de protester contre cette politique d’épuration à leurs yeux criminelle et stupide. La police des mots les mit en prison pour longtemps. En tant que linguistes, ils n’ont aucune excuse ! D’autres fuirent le pays et demandèrent l’asile linguistique à des nations plus accueillantes pour les mots. Hélas ! beaucoup de ces professionnels de la langue courbèrent l’échine quand ils ne comptèrent pas eux-mêmes au nombre des purificateurs zélés.
En quelques mois la bataille fut gagnée. Le jour de Noël de cette terrible année, le chef de l’État pouvait déclarer : « L’ordre est rétabli. Les Français ont enfin cessé de baragouiner. » Le lendemain, au petit matin, la police des mots qui avait tout pouvoir dans son domaine de compétence, vint l’arrêter. C’est que le verbe « baragouiner » vient du breton, bara ha guin signifiant « du pain et du vin ». Depuis ce faux pas élyséen, le vieux lion croupit, au pain et à l’eau, dans une obscure geôle où ne lui parvient plus le moindre mot. Les mâtons y sont muets : on leur à coupé la langue, dans tous les sens du terme, car ils parlaient décidément trop mal.

Yann Fiévet
Novembre 2001


(*) Les élections présidentielles de 2002 et 2007 n’ont en rien confirmées les délirantes prévisions énoncées dans cette fable politico-linguistique. Lionel Jospin n’a pas été élu Président de la République , Jean-Pierre Chevènement n’a jamais été le troisième homme et donc encore moins le prmier. Quant à Jacques Chirac , après un second mandat inespéré , il coule une retraite paisible et n’ira probablement jamais en prison . Alors , croyez-vous vraiment que les mots n’ont pas soufferts en ce début de milénaire ? YF
yann
 
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