L’univers sale de Vivendi

Modérateur: yann

L’univers sale de Vivendi

Messagepar yann sur Lun 28 Avr 2008 15:34

L’univers sale de Vivendi

Plus personne ne doute du pouvoir exorbitant des firmes multinationales. Pouvoir planétaire qui emporte avec lui la liberté d’action des dirigeants politiques portant de ce fait de plus en plus mal cette appellation. Ces mastodontes de l’industrie et de la finance intimement mêlées façonnent un monde nouveau par l’instillation lente de leurs valeurs – pas seulement boursières – en persuadant le « consommateur citoyen » que ce monde-là est celui qu’il désire. Le maître mot des PDG de ces groupes gigantesques est transparence. Le groupe français Vivendi, devenu en 2000 Vivendi Universal à la suite de sa fusion avec le canadien Seagram, est un modèle du genre.
Pour Jean-Marie Messier, PDG incontesté – et probablement incontestable – de cette pyramide aux 4 600 filiales, nous vivons aujourd’hui dans un monde de transparence. Cette phrase péremptoire, prononcée sur le plateau d’une émission dominicale d’une chaîne publique de la télévision française, a laissé sans réaction aucune les quatres larrons habituels de ce moment de culture hebdomadaire où l’on aime à badiner avec les « grands «  de ce monde. Réagissons pour eux – puisqu’ils n’en ont pas le courage ou le droit – à ce qui est de la part de J6M (1) un incontestable « foutage de gueule ».
Lorsque Jean-Marie Messier prend les rênes, en 1996, de la Compagnie Générale des Eaux – qui deviendra vite Vivendi à l’occasion du rachat de Havas qui elle-même contrôle Canal + -, il hérite d’un empire qui tourne tout seul. Le système CGE, fait de contrats à long terme passés avec les communes pour la distribution de l’eau, le traitement des ordures ou le chauffage urbain, garantit par avance de substantielles rentrées d’argent et, pour un gestionnaire moyen sachant maîtriser des coûts relativement faciles à prévoir, de confortables bénéfices. Ce système en même tend qu’il emprisonne pour longtemps le consommateur qui n’a comme action que de tourner des robinets reliés à un compteur, a puissamment participé à la remise en cause du service public en matière de distribution d’eau. Le prix de l’eau n’est pas uniforme, loin s’en faut, et le calcul de ce prix n’a pas la clarté de l’eau de roche. Nous ne rappellerons pas ici les scandales impliquant les sociétés responsables de la distribution de l’eau et leur cortège de corruption des élus pour obtenir les juteux marchés. Ce qui importe c’est que le patron puisse parler de transparence et que l’on y croit ! J6M ne s’est pas contenté de faire fructifier ce pactole clés en main. Grâce à la déréglementation mondiale et l’ouverture des marchés qu’elle entraîne, la CGE a enlevé – c’est bien le terme qui convient – de multiples contrats dans les pays en voie de développement à des conditions qu’aucune firmes locales ne peut soutenir. Mais l’honneur est sauf : la transparence est toujours de rigueur !
Bien sûr, la distribution de l’eau ne fait plus rêver personne, et surtout pas Jean-Marie Messier. Restant extrêmement rentable, ce secteur va financer de nouvelles conquêtes et notamment celles de la production et de la distribution des images. La géniale trouvaille tient en ce que le système Vivendi dans son ensemble fonctionne sur le même principe que le système CGE : des robinets (les récepteurs d’images) munis de compteurs qu’il suffit de relever pour facturation forfaitaire ou au coup par coup selon le choix « libre » du consommateur. Depuis la fusion avec Seagram, le groupe dispose d’une énorme réserve d’images et de sons – notamment ceux de Universal – à diffuser et rediffuser à un coût dérisoire ou à vendre à d’autres diffuseurs. Alors on comprend que J6M soit l’un des farouches pourfendeurs de la distribution « pirate » sut Internet telle celle organisée par Napster. Le rêve secret de gestionnaire de haut vol est probablement que toutes les images et ous les sons reçus à domicile soient dûment tarifés. Puisque l’on vous dit que c’est transparent !
Mais la transparence ne serait pas totale si elle ne touchait pas de son aile bienfaitrice les salariés de Vivendi Universal. Le patron, progressiste, a souhaité que tous ses « collaborateurs » reçoivent des stocks options, des options sur titres réalisables en 2002 si à ce moment-là le cours de l’action en bourse est au moins égal à ce qu’il était en avril 2000. Souhaitons que tel soit le cas afin que les dirigeants de Vivendi (un petit millier) puissent toucher chacun 5 900 fois ce que toucheront individuellement les dizaines de milliers de salariés « ordinaires » du groupe. Il s’agit probablement de la définition que le boss attribue au modus vivendi : à chacun selon son mérite.
Et l’on vient de comprendre quelle est la véritable fonction de cette transparence si souvent évoquée et jamais rencontrée par l’observateur attentif. La transparence d’un aspect de la réalité détourne l’attention du trouble jeté sur les autres aspects, évidemment les plus importants. Ainsi, on utilise au sein de Vivendi la transparence de l’information pour détourner les salariés de base de la réelle iniquité du partage : aux subalternes les miettes, aux hommes de pouvoir le gâteau proprement dit. On ne saura rien évidemment des critères retenus pour effectuer une telle discrimination.
La transparence proclamée par les puissants est tout bien pesé l’anesthésiant symbolique qu’ils se sont choisi pour endormir la curiosité de ceux qui pourraient être tentés de regarder dans une autre direction que celle qui leur est habilement désignée. Si le monde de M. Messier est si transparent, c’est que nous sommes bien peu curieux !

Yann Fiévet
Août 2001


1 – J6M pour Jean-Marie Messier Moi-Même Maître du Monde. Tel est le surnom dont les Guignols de l’Info (Canal +) ont affublé leur patron. Il en a fait depuis le titre de son dernier livre. Il semble, pour plus de transparence encore, préférable de lire Daniel Fortin, « Comment Jean-Marie Messier est devenu le patron le plus puissant de France », Assouline, 1999 ainsi que Jean-Philippe Joseph, « Vivendi, anatomie de la pieuvre », in Le procès de la mondialisation, Fayard, 2001.
yann
 
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