Quand sonne l’heure des révisions

Modérateur: yann

Quand sonne l’heure des révisions

Messagepar yann sur Lun 28 Avr 2008 15:34

Quand sonne l’heure des révisions

Il est peut-être trop tôt, quand les vagues de l’état de choc s’écrasent encore au pied des mémorables Twin towers, pour engager une réflexion approfondie sur le rôle qui incombera demain – comme il leur incombait déjà hier – aux pays riches et démocratiques dans un monde complexe et profondément injuste. Au-delà de l’indiscutable condamnation de l’horrible crime et de la compréhensible volonté de riposte, la question se pose dès maintenant de savoir si les armes choisies pour cette riposte seront les bonnes. On peut d’ores et déjà craindre que non.
La riposte, celle qui voudrait que de telles abominations ne se reproduisent ou ne s’amplifient pas, doit s’inscrire dans la longue durée. Elle est très loin de n’être que militaire ; il n’est même pas du tout certain que le militaire parvienne à quelque résultat probant. Elle suppose que l’on accepte enfin de reconnaître que les évènements présents ont des racines profondément ancrées dans un passé dont les Etats-Unis – et l’Occident en général – ne peuvent faire table rase. Ceci n’apporte en rien une excuse aux actes insensés de ces illuminés qui sacrifient leur vie pour en sacrifier d’autres. Leur cause est indéfendable. Ont-ils même besoin d’une cause ? Pourtant, s’il est évident qu’ils ont frappé des milliers d’innocents, la nation américaine ne peut revendiquer pour elle-même une telle innocence. Ce pays est tout ce que l’on voudra sauf innocent. Ce pays est puissant ? Tant mieux s’il se sert de cette puissance pour commencer à mettre sur pied une autre conception de la mondialisation, aujourd’hui si pleine de frustration qu’elle ne peut déboucher que sur l’accélération des processus criminels et rétrogrades. Mais cette puissance est arrogante. Combien y a-t-il en ce « paradis » terrestre de Docteur Folamour continuant de croire qu’ils sont les meilleurs , Ils sont innombrables !
Est-on vraiment innocent quand on envoie à l’autre en permanence l’image de l’arrogance ? Les Américains qui finançaient l’actuel principal suspect et pouvaient déduire ces sommes de leurs impôts dans les années quatre-vingt ont-ils le droit de clamer leur innocence à la face du monde ? Tous les Américains qui acceptent que les Etats-Unis ne fassent rien pour que les résolutions de l’ONU sur l’évacuation des territoires occupés par Israël soient enfin respectées peuvent-ils sérieusement plaider l’innocence pour leur pays ? Enfin, pourquoi la mort des enfants irakiens victimes de l’embargo américain sensibilise-t-elle si peu ce peuple innocent ? De quoi sont-ils coupables ces enfants-là ?
Il faut que le monde change. C’est a l’Amérique et à tous les pays qui en ont les moyens de le faire. Sous le coup de l’émotion euphorisante beaucoup d’observateurs avisés nous affirment doctement que les Américains viennent de découvrir à la fois leur vulnérabilité et leur responsabilité dans la marche du monde et qu’ainsi le monde va demain en être profondément transformé. On doit sérieusement en douter à l’observation de la tournure que prennent les évènements. Rappelons quelques faits.85% des Américains souhaitent un engagement militaire massif de leur pays et 75% le veulent même au prix de la mort d’autres innocents. On ne sait pas contre qui, mais visiblement là n’est pas l’essentiel. Trois jours après l’effondrement du World Trade Center, George W. Bush, juché sur un tas de gravats issus du plus fameux symbole de la domination économique américaine encourageaient les sauveteurs harassés d’un vibrant « On les aura ! » Et les secouristes, en chœur de répondre : « Number one, number one, USA, USA. » Arrogance, encore et toujours. Les premiers, à la grâce de Dieu ! Dans un pays très religieux où 90% des habitants s’affirment croyants, les clercs ont vite escaladé les estrades médiatiques pour y proclamer le discours séculaire : Dieu veille sur l’Amérique. L’extrême droite américaine a aussi son discours disponible pour la circonstance : si Dieu a cessé de nous protéger c’est parce que nous avons légalisé l’avortement.
Doit-on attendre beaucoup d’un pays où tant de gens croient que leur destinée se trouve enfermée tout entière conjointement dans la main de Dieu et dans celle, invisible, du Marché. Car il ne faudrait tout de même pas oublier le business ! Que l’on soit tranquille, ils ne l’oublient jamais. L’une des tâches confiées par les Américains aux Talibans était la surveillance de la construction par une firme gazière américaine d’un important gazoduc traversant l’Afghanistan avant de rejoindre la mer Caspienne. Voici deux mois, les Etats-Unis ont rompu les négociations franco-américaines sur le recensement et le suivi des paradis fiscaux où sont blanchis les capitaux illicites servant, notamment, le financement de l’Internationale terroriste. Tout cela se fait en toute innocence !
Oui, décidément, nous sommes en droit d’être sceptiques. Ils ne changeront probablement pas. L’idée que l’hégémonie américaine est insupportable est une idée insupportable aux Américains. Une fois que l’Amérique aura montré à nouveau sa force et qu’elle croira avoir rétabli l’ordre, elle inondera nos écrans de films inédits et juteux tels Indépendance Day, le retour ou Piège de cristal 2. Mais cette fois, au lieu d’imaginer l’inimaginable, il s’agira de relater, avec tous les effets spéciaux qui conviennent au grand spectacle, le réel dans toute son horreur. Une version hypermoderne du Massacre des innocents du Tintoret. Certains y songent déjà ; un commentateur consciencieux de CNN n’a-t-il pas dit à l’antenne en ce sanglant mardi r : « Voilà déjà sept heures de télévision magnifiques. »
Tout ce que les journalistes découvrent ces jours-ci à propos du terrorisme, de son financement et de son utilisation par les Etats-Unis était disponible dans de nombreux ouvrages très documentés (1). Il est plus facile, après coup, de titrer un article « Nous sommes tous des Américains » (2) que de dénoncer avec force, avant la catastrophe, les magouilles des grands de ce monde. Il est tant que tous les professionnels de la parole fassent leur la belle phrase de Paul Ricoeur : « J’ai tous les livres ouverts devant moi. » Le temps commercial des médias, trop rapide, irréfléchi, volontairement choquant et ressassant – la violence est là aussi – doit céder le pas au temps long de la réflexion. Vœu pieux, probablement. Mais, a-t-on encore le choix ?

Yann Fiévet
Septembre 2001


1 – Richard Labévière, Les dollars de la terreur. Les Etats-Unis et les islamistes, Grasset, 1999 ; Jean de Maillard, Le marché fait sa loi. De l’usage du crime par la mondialisation, Mille et une nuits, 2001.
2 – Jean- Marie Colombani, Le Monde.
yann
 
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