Un intégrisme en vaut un autre

Modérateur: yann

Un intégrisme en vaut un autre

Messagepar yann sur Lun 28 Avr 2008 15:34

Un intégrisme en vaut un autre

La mondialisation n’y est pour rien. Elle est neutre. Elle est belle et bonne. Laissez-la donc poursuivre son œuvre bienfaitrice. Cette idyllique posture tout juste bonne à bercer les sots doit se voir néanmoins opposer une réflexion sur le tragique du « globalisme » (1), nouvelle idéologie totalitaire, intégrale. La mondialisation globaliste, que Benjamin Barber nomme McWorld, agit contre la démocratie aussi sûrement que le mouvement archaïque unissant confusément tous les intégrismes – religieux ou non – que le même Barber appelle Djihad (2). Que l’un se nourrisse de l’autre, peu importe d’une certaine façon. Ils sont tous les deux nuisibles. A ce titre, ils doivent être combattus sans faiblesse.
A chaque religion son intégrisme. Cette règle qui ne souffre aucune exception suppose néanmoins des distinctions quant au degré de contestation des ordres établis que véhiculent les divers intégrismes. Plus exactement, il convient de prendre en compte la latitude plus ou moins étendue qui leur est laissée par les sociétés qui les portent. Si, objectivement, ils se rejoignent tous dans le refus de la modernité et dans le rappel incessant des traditions désuètes et d’un passé révolu idéalisé, ils n’expriment pas tous la même menace. Certains se manifestent dans des sociétés ayant réussi depuis longtemps la séparation salutaire de l’Eglise et de l’Etat, du politique et du religieux, de la rationalité et de la croyance. C’est bien cet ordre des choses qui permet à la religion de trouver sa place - et de s’y maintenir - que les fondamentalismes religieux menacent partout mais avec des degrés de virulence très variables. Le repli confessionnel, conséquence de l’audience grandissante de ces fondamentalismes, peut être, ici ou là, renforcé par le repli communautaire suscité par la recherche d’une identité rassurante car fermée aux autres. La pureté de l’âme par une pieuse dévotion est rejointe alors par le désir de purification ethnique ou tribale. Une telle concrétisation menacerait à l’évidence la laïcité dans ce qu’elle a de plus précieux : l’arrachement à la transcendance – du divin ou de la glèbe – pour l’ancrage des hommes dans la contingence, gage indiscutable du bon gouvernement des choses.
Mais, une menace plus terrible que celle des obscurantismes de tous poils pèse sur le monde. D’ailleurs, il ne s’agit déjà plus d’une menace quand les ravages en sont notoirement avérés. Il s’agit de la mondialisation économique néo-libérale et de sa capacité sans cesse croissante de désagrégation des sociétés humaines au profit de l’ascension d’une élite transnationale dont le champ d’action et d’existence est la planète toute entière pourvu qu’elle soit préalablement uniformisée. L’une des conséquences majeures de ce nouveau paradigme pour l’homme est sa transformation même en individu flexible dont on attend en permanence qu’il soit en mesure de s’adapter à tout changement. L’instabilité est la règle cardinale, la stabilité la tare absolue. Dans cette situation que Pierre-André Taguieff nomme « bougisme » (3), la figure du citoyen disparaît progressivement derrière les figures du consommateur téléguidé ou de l’actionnaire âpre au gain. Tous les repères du citoyen, inscrits dans une durée – histoire sociale ou politique – et dans un territoire – institutions fortes parce que clairement délimitées – sont tous, un à un, mis à bas par la puissance conjointe de l’accélération du temps – vers le temps réel généralisé – et l’unification d’un espace surdimensionné, inadapté à la compréhension de la plupart des hommes. La mondialisation globaliste est une idéologie incarnée dans une double croyance : celle de la toute-puissance du Marché et de la Technique, comme salut suprême de l’humanité. George W. Bush ne vient-il pas de déclarer que c’est par l’extension du marché que l’on vaincra le terrorisme ? C’est aussi chez lui, au Pentagone, que des stratèges écoutés tiennent, sur un ton docte, des discours sur la guerre informatisée (4). Ainsi, ces docteurs Maboule du XXIè siècle vous racontent la guerre de demain. Elle sera conduite entièrement depuis une salle de guerre – comme il existe aujourd’hui des salles de marché – où des ordinateurs donneront l’ordre à des satellites armés de viser des cibles avec une précision plus que chirurgicale. Ils vous affirment sans sourciller que cette guerre-là pourra se faire en une heure. On est tenté de ricaner. On aurait grand tort de céder à ce penchant pourtant bien humain. Ces dingues de la technique infaillible inspirent plus que jamais la politique d’armement et la géopolitique des Etats-Unis.
La dernière menace pour la démocratie – et non la moindre – est représentée par tous ceux qui défendent, vaille que vaille et jusqu’au ridicule – la mondialisation ainsi dépeinte. Selon ces défenseurs les plus fanatiques, toute attaque contre cet ordre des choses est inacceptable et suspectée de complicité plus ou moins évidente avec le terrorisme islamiste. Que penser des écrits de cette journaliste – elle l’est bel et bien mais nous tairons son nom par égard pour sa famille – qui, sur le mode du « qui vole un œuf vole un bœuf », nous assène froidement ce qu’elle croit être le coup de grâce : qui arrache un pied de maïs transgénique aujourd’hui fera sauter le World Trade center demain ! Ou encore, Jean-François Revel qui traite de « primates » les militants de l’anti-mondialisation libérale. Ils ont un avantage sur vous, Monsieur l’académicien recroquevillé sur ses certitudes : ils savent que l’on ne peut penser l’avenir avec les vieilles catégories du passé, celles qui ont fait votre succès à défaut de faire votre talent et qui font désormais que votre pensée tourne dans le vide. Du balai ! Place à l’invention d’un autre monde.

Yann Fiévet
Octobre 2001


(1) Terme préféré à « mondialisme » récupéré par l’extrême droite qui lui adjoint si souvent les adjectifs judéo-maçonnique ou judéo-capitaliste.
(2) Benjamin R. Barber, Djihad versus McWorld. Mondialisation et intégrisme contre la démocratie, Desclée de Brouwer, 1996.
(3) Pierre-André Taguieff, Résister au « bougisme ». Démocratie forte contre mondialisation techno-marchande, Mille et une nuits, 2001.
(4) Sur ce thème on pourra lire Jean-Jacques Salomon, Le scientifique et le guerrier, Belin, 2001.
yann
 
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