Regards sur l'exclusion

Modérateur: yann

Regards sur l'exclusion

Messagepar yann sur Sam 3 Mai 2008 15:25

REGARDS SUR L’EXCLUSION

S’il est une question sociale à la fois préoccupante et cruciale aujourd’hui, c’est bien celle de l’exclusion. Les universitaires ont beau se quereller
sur la pertinence du vocable, certes discutable, les hommes politiques s’efforcer de la dénoncer plus ou moins sincèrement, les associations caritatives
ou de la revendication sociale s’échiner avec conviction contre ses diverses manifestations, un fait demeure patent : notre société est bel et bien incapable
de porter remède à un mal frappant « un Français sur dix » si l’on reprend l’expression de René Lenoir, inventeur du mot « exclus » au milieu des années
1970. Depuis la dénonciation de ce dernier, clairement formulée pour interpeller le politique, la crise économique et sociale a déroulé inexorablement
ses désastreux effets, déclassant de nouvelles « catégories » d’individus venant grossir les rangs de « laissés pour comptes » plus anciens. Le problème
n’est évidemment pas un problème de chiffre. Il suffit de savoir que le chiffre est élevé et sans doute croissant.

La question n’est pas facile. Il convient d’éviter deux écueils. Le premier consisterait à vouloir définir avec précision le champ de l’exclusion et le
profil de l’exclu. Les situations de « disqualification », vécues ou décrites, sont tellement diverses qu’il est vain de chercher à les faire entrer dans
un schéma préconstruit et donc nécessairement rigide et peu explicatif. Le second écueil est celui de « l’analyse à tout prix » par laquelle tout s’éclairerait
soudain. Hormis le fait qu’il faille laisser place à la concurrence des analyses, il n’est pas certain que l’analyse soit toujours de la plus grande utilité.
L’exclu, par son récit, produit déjà une analyse. Elle est probablement incomplète - voire faussée par le vécu même de la personne - mais il faut se garder
de la tentation de dénier à l’exclu le droit d’analyser son propre cheminement social. En un mot les exclus dérangent les inclus. On ne peut prétendre
vouloir étudier le mal qui les frappe si l’on n’accepte pas d’emblée ce dérangement. Il faut donc partir de l’écoute attentive, parfois fastidieuse, des
témoignages de ceux qui vivent les situations d’exclusion avant de réclamer l’analyse qui permettrait de comprendre sans effort.

L’exclusion n’est pas un phénomène naturel. Le fait que toute société, quelle que soit son époque, connaisse des exclus ne change rien à l’affaire. En tous
temps et en tous lieux, la société crée, par l’organisation qu’elle se donne à elle-même, les conditions de la production de l’exclusion de certains de
ses membres. A ce titre, la forme actuelle de la société capitaliste - le néo-libéralisme mondialisé - dans laquelle la détermination économique l’emporte
souvent sur toutes les autres, fabrique chaque jour les conditions d’émergence de nouvelles exclusions. Historiens et sociologues ont par conséquent un
rôle complémentaire à jouer ; il est toujours nécessaire d’avoir à l’esprit certaines leçons de l’Histoire pour étudier l’actualité d’un phénomène social.

Cependant, comment pourrait-on éviter de se demander si l’exclusion qui frappe certains individus ou groupes d’individus n’a pas une dimension anthropologique
incarnée par la peur de l’Autre qui est différent. Ce qu’Albert Memmi nomme l’hétérophobie peut certes être exacerbé par les conditions économiques mais
n’est pas a priori nourri par celles-ci. De meilleures conditions économiques ne font pas disparaître ce trait humain profondément ancré. On peut même
douter que la culture y parvienne de façon infaillible.

Si certains individus, de par leurs conditions de vie matérielle et sociale d’origine, semblent voués « mécaniquement » à l’exclusion, pour d’autres, cette
dernière sera le point d’aboutissement d’un processus dont certaines des étapes peuvent paraître éloignées des situations de détresse profonde vécues par
les exclus. On peut vivre longtemps une situation de précarité de l’emploi avant de tomber beaucoup plus bas quand on n’a même plus la chance de pouvoir
compter sur la précarité comme rempart à une situation plus dramatique encore. Le démantèlement actuel du droit du travail et le recul de la protection
sociale institutionnalisée durant « les Trente glorieuses » préparent assurément la précarité de demain et la misère d’après-demain. Il existe donc des
degrés dans l’exclusion. Il n’est pas nécessaire d’avoir atteint le dernier degré, celui du sans-abri, pour être concerné par le phénomène. Le working
poor l’est aussi ; de même que l’érémiste, l’érémaste, le chômeur « fin de droit », tous logés, mais à la même enseigne.

On ne peut sérieusement traiter de l’exclusion sans mettre en cause le défaut de fonctionnement de certaines institutions majeures telles que l’Ecole ou
la Justice. La première ne joue plus le rôle d’ascenseur social qu’elle a pu jouer dans le passé pour les enfants des catégories sociales les plus modestes.
L’Ecole est aujourd’hui plus inégalitaire qu’il y a trente ans. Nombre de jeunes sortent disqualifiés d’un système scolaire qui continue - sur le papier
- d’affirmer sa volonté d’armer les individus à l’acquisition de l’autonomie personnelle. Quant à la Justice, la faillite de son rôle de régulation sociale
n’est plus à démontrer. La « machine à punir » est la preuve incarnée du renoncement à la prévention des crimes et délits - dont les résultats sont forcément
tardifs - au profit de la répression immédiate des pauvres. Faire de la misère un délit de fait, à défaut de pouvoir le caractériser juridiquement, dégage
le politique de sa responsabilité à la concevoir comme une atteinte portée à la démocratie. La culpabilisation des pauvres est un puissant ressort du contrôle
social. Comment ces « coupables » pourraient-ils cultiver « l’estime de soi » ? Le sentiment personnel - et sûrement collectif - d’exclusion commence là,
dans le message, clairement perçu par les intéressés, envoyé par les institutions scolaire et judiciaire.

Il reste à appréhender la façon dont la société en tant que totalité envisage cette part d’elle-même que représentent les exclus. Elle se débrouille assez
bien pour ne pas voir leur visage. Elle procède à une « défiguration » pour supporter cette part d’ombre honteuse au flanc d’une société moderne et civilisée.
On veut bien parler de l’exclusion, objet sociologique abstrait, mais en l’absence des visages réels des exclus. On veut bien, cependant, entendre la parole
des exclus mais sous la condition qu’ils fassent l’effort de parler « comme nous », qu’ils respectent les usages de la « bonne société », celle qui nous
est familière. Ainsi, l’exclu est dans la société sans être de la société. Finalement, l’exclusion comme objet d’étude rend un grand service à la société
qui, en l’instrumentalisant, nie l’existence de la lutte des classes. Nous sommes tous dans le même bateau. Simplement les plus chanceux voyagent dans
des cabines de Première quand d’autres croupissent dans les soutes. Quelques soutiers méritants finiront par monter sur le pont, preuve de la chiche condescendance
d’une société coupable d’abandonner une partie des siens.

Yann Fievet,
Membre du groupe festival Images mouvementées,
Président du comité Attac Val d’Oise sud est,
Vice-président d’Action Consommation.


Texte publié dans le catalogue de la troisième édition du Festival Images Mouvementtées (Paris, avril 2005) intitulée « La fabrique de l’exclusion ».
yann
 
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