Les beaux dimanches

Modérateur: yann

Les beaux dimanches

Messagepar yann sur Lun 2 Juin 2008 23:56

Les beaux dimanches

La généralisation de l’ouverture des commerces le dimanche ne saurait être étudiée sous l’angle unique de l’intérêt bien compris des marchands les plus offensifs. Elle s’inscrit dans un contexte de plus en plus « oppressant » dans lequel le consommateur renonce, sans en avoir une conscience pleine et entière, à l’autonomie de ses choix, de ses comportements, de l’organisation de son temps. Ce contexte que nous avons déjà nommé « consommationnisme » (1) devrait être analysé dans ses multiples dimensions – notamment anthropologique et symbolique – afin de replacer les arguments bassement pratiques de l’affaire à leur juste place, celle des alibis commodes usurpant le rôle de légitimation indiscutable du problème posé. On découvrirait alors que la question n’est finalement rien d’autre qu’une trivialité de plus sur la route d’une communauté humaine incapable d’imagination croyant faire encore société par la convergence moutonnière vers les temples élevés à la gloire de la divine consommation.

Rien de nouveau sous le soleil du consommationnisme

Le consommationnisme, véritable idéologie totalisante, poursuit son œuvre inlassable vers un horizon au sens social indéfini car indéfinissable autrement que par le triomphe vulgaire de la marchandise. Les marchands ont compris depuis longtemps que la réussite de leur « mission bienfaitrice » passait par la suscitation des désirs par essence illimités et non par la stricte réponse aux besoins par définition limités. Depuis cette découverte décisive de Barnays dans les années 1920 aux Etats-Unis le capitalisme n’a pas cessé de faire vivre le miraculeux principe à l’aide de pratiques et d’un discours outrancièrement caricaturaux perçus pourtant comme naturels par l’homo consumerens. La massification des techniques du marketing et des moyens de communication a puissamment servi ce dessein mercantile. Baignant dans un bain publicitaire permanent le consommateur de la société de marché est porté – quand il n’est pas bercé – par le flot unificateur et individualisant de la consommation sans faim véritable mais infinie.
Le consommationnisme, que la mondialisation néolibérale se propose d’étendre à tous les recoins de la planète, est le moteur essentiel de la Croissance avérée potentiellement insupportable bien avant la révélation médiatisée et « marketisée » de la crise écologique. La globalisation financière soumettant l’économie réelle à l’implacable loi d’airain du profit contre le salaire, le moteur de la croissance est partout alimenté par l’accélération de l’endettement du consommateur. L’impasse que constitue à terme la dérive de la vie à crédit est alimentée par le raccourcissement du « cycle de vie du produit », par l’incorporation dans le prix de la marchandise d’une dose croissante de valeur symbolique fabriquée par le discours publicitaire des firmes, par la substitution de la consommation privatisée et individualisée à la consommation collective et aux services publics.
C’est dans ce contexte de fuite en avant mortifère puisque destructrice du discernement quant à la valeur d’usage des choses et du lien social que s’inscrit la marche vers l’ouverture permanente des espaces commerciaux. Toutes les dimensions de la fuite en avant mercantile sont gouvernées désormais par le même funeste penchant : une frénésie écervelée au service d’une machine à bout de souffle.

À quoi et à qui s’adresse-t-on ?

Comme le dévoilement d’une telle trivialité ne serait pas de bon aloi il convient d’user de plus nobles arguments pour vendre le produit « magasin ouvert même le dimanche ». Nobles arguments et, comble de la grandiloquence, nobles valeurs telle la liberté. Ainsi, l’interdiction d’ouverture des commerces le dimanche serait devenue une atteinte intolérable à la liberté d’exercice d’une activité indispensable à la vie de notre société. Liberté du commerçant de commercer plus longtemps, liberté du consommateur de pouvoir répondre en permanence aux pulsions qui le pousseraient désormais quotidiennement vers l’acte d’accomplissement de soi par la dépense, acte devenu alors un loisir comme un autre. Nous sommes fortement incités à croire, contre notre bon sens, que malgré la réduction régulière du temps de travail le consommateur moyen n’a pas assez de latitude pour faire ses emplettes la semaine et que la salutaire ouverture le dimanche de ses habituels lieux d’achat lui apportera un surcroît de confort très appréciable. Ne prête-t-on pas là au consommateur moyen des réflexes et des sentiments issus d’analyses plus qu’approximatives des comportements et désirs de nos congénères ? N’a-t-il pas, contre l’attente fébrile des « faiseurs d’opinion mise en marché », une idée plus haute de sa liberté ?
Posons d’autres questions encore. Dans quel mouvement social identifiable les demandes explicites des consommateurs en faveur de l’ouverture le dimanche sont-elles inscrites ? Gageons que, dans notre société éclatée par l’inexorable montée de l’individualisme durant le dernier quart de siècle, les sociologues vont chercher cela longtemps, pour peu du reste que le sujet les intéresse un tantinet. Quels sont les commerces encore fermés le jour du repos dominical que l’on veut enfin ouvrir à la supposée convoitise du chaland qui passe ? Ceux des grandes enseignes en tout premier lieu bien sûr. Parions que les petits commerçants du centre des villes ne sont pas si prompts à réclamer l’ouverture salvatrice. Ils savent qu’au jeu de l’ouverture tous azimuts ils ne disposeront pas des armes leur permettant de lutter contre les mastodontes de la périphérie urbaine.

Un terrible paradoxe

Il est temps de rompre avec la posture consistant à cantonner cette affaire dans sa seule dimension économique. Ses dimensions culturelle, sociale et politique sont autrement plus riches d’enseignements que la stricte considération des intérêts commerciaux en jeu, intérêts restant d’ailleurs à démontrer. Qui fréquente les espaces commerciaux déjà ouverts le dimanche et qui fréquentera ceux qui ouvriront demain ? La question est en apparence anodine et pourtant embarrassante. Les commerces des centre-ville déclarés « zone touristique » afin de permettre l’ouverture le dimanche sont presque exclusivement fréquentés par des gens de passage. Les commerces situés à la périphérie des villes sont visités quant à eux, par une clientèle certes habituelle mais qui ne fait rien d’autre que déplacer le moment de son approvisionnement courant. Les « grandes surfaces » et autres galeries marchandes dont on veut multiplier les ouvertures dominicales ont probablement une autre fonction que leur simple fonction utilitaire initiale. S’y rendre le dimanche, en famille, c’est en faire un lieu de promenade, un but en soi utilisé comme moyen d’occuper son temps. Là, on n’achète pas, on déambule, on flâne, on glane éventuellement quelque idée d’aménagement de son intérieur…
Et voilà le terrible paradoxe, terrible et probablement honteux. Ces lieux dont la destination première est commerciale sont détournés par une foule désoeuvrée au pouvoir d’achat insuffisant pour honorer à sa juste valeur le service qui lui est pourtant si gracieusement offert. Des cités grises d’ennui, des quartiers laminés par le chômage et la précarité, combien sont-ils à venir chercher en ces lieux saturés de lumière et du vacarme des slogans publicitaires familiers de minuscules exutoires ? Oserons-nous aller jusqu’à nous demander si le politique ne se sert pas de cette fonction socio-culturelle inattendue des centres commerciaux banlieusards en lieu et place des ambitions auxquelles il a depuis longtemps renoncé en ce même domaine ? L’apaisement social par le droit à contempler la vitrine rutilante. Le mauvais goût du marketing en remplacement de la culture que l’on n’apprend plus à ressentir. Et tout cela à sa porte, pour éviter d’aller voir ailleurs !
Cette affaire, somme toute d’une grande banalité à peine rompue par l’excessif battage commis par des journalistes en mal de « sujets de société », révèle tant de carences politiques que leur énoncé serait fastidieux. Au lieu de défendre l’extension de la liberté du commerce déjà si grande, au lieu de prêter aux consommateurs des souhaits qu’ils n’ont jamais clairement exprimés, la classe politique pourrait s’inquiéter du défaut cruel d’autres libertés. Le droit au travail, le droit à un revenu décent, le droit à une alimentation de qualité, le droit à un environnement sain, autant d’occasions manquées de parler de liberté. Décidément, l’ouverture du dimanche, sous tous ses aspects, n’est rien d’autre qu’un cache-misère !

Revendiquons le dimanche libre

Existe-t-il une fatalité de l’extension de la sphère économique au détriment des aspects non lucratifs de la vie des hommes ? Le credo néolibéral tente de nous en persuader : hors du marché, point de salut. Nous devons résister à ce truisme, montrer qu’au-delà d’un certain seuil – sans doute difficile à déterminer – l’emprise de l’économique compromet gravement la capacité des individus à faire société. Il est ici un autre paradoxe : trois grands économistes aux doctrines fort distinctes, Adam Smith, Karl Marx et John Maynard Keynes, ont porté le même jugement, chacun à son époque, quant au périmètre qu’il convient d’attribuer aux contingences économiques. La portion la plus congrue qui soit grâce à l’amélioration du fonctionnement des systèmes productifs et d’échanges car ces choses-là sont de peu d’intérêt pour l’épanouissement humain. Les hommes ont en effet tellement d’autres penchants à cultiver tels l’amour, l’amitié l’art, l’enrichissement intellectuel, le dialogue singulier avec soi-même, etc. Nos sociétés « modernes » frénétiques auraient de quoi effrayer ces penseurs d’autrefois, à commencer par le premier d’entre eux dont se réclament pourtant à l’envi les économistes néolibéraux d’aujourd’hui, si le désir les prenait de revenir nous visiter.
Soyons nombreux dès maintenant à partager et faire vivre l’idée que l’économie doit être ramenée dans son lit afin de laisser libres les vastes contrées à fertiliser par d’autres valeurs que celles du lucre et du bazar généralisé. Sur le chemin de la réappropriation de l’espace et du temps par chacun et pour tous, gage de renouveau du « faire ensemble » et du « faire soi-même » contre le prêt-à-consommer d’une société hyper sécuritaire, pourquoi ne pas commencer par la récupération du dimanche ? Reconnaissons que le fait de décréter le dimanche jour de « non économie marchande » n’est qu’un mince caprice. Il en faudra bien d’autres avant que de pouvoir entrer de plein droit dans l’ère de la consommation mesurée et conviviale. Ce champ-là est cependant potentiellement plus vaste qu’il n’y paraît.
Les « résistants du dimanche » sont déjà nombreux. Nous nommons ainsi tous ceux qui, dans des structures aux contours extrêmement variés, (ré)inventent leur quotidien et leurs trajectoires en marge des sentiers battus par le pas cadencé de la troupe du général Audimat. Tous ceux qui fuient la Grandedistrib’, qui fondent des Amap, des Systèmes d’échanges locaux, des Réseaux d’échanges de savoirs, les recycleurs et ressourceurs, les « déboulonneurs », les « faucheurs volontaires », etc. Ça fait du monde… Et ça pourrait faire le monde demain. Car c’est dans les marges des sociétés en bout de course que naît le ferment qui réenchantera le monde. Lyrisme et utopie que tout cela ? Certes ! Mais comment imaginer autrement les beaux dimanches ?

Yann Fiévet
Professeur de Sciences Economiques
Et Sociales
Vice-président d’Action Consommation


1 – « Le consommationnisme est un système (…) pourvu de principes de fonctionnement particuliers, de valeurs mobilisatrices propres à nourrir sa croissance, d’un discours spécifique célébrant en permanence le culte de l’autosatisfaction et dissimulant tout à la fois les vrais buts et la nature réelle de son existence. Le but premier de ce système est de fournir au mode de production dominant (le capitalisme mondialisé) l’assise lui permettant de se perpétuer et d’étendre son emprise sectorielle et géographique. » Yann Fiévet, Les tares du consommationnisme, in Repolitiser l’écologie, ouvrage dirigé par Paul Ariès, Parangon, 2007.


Texte à paraître chez Golias dans un ouvrage collectif condamnant l’ouverture des magasins le dimanche.
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