La consommation responsable contre la consommation raisonnée

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La consommation responsable contre la consommation raisonnée

Messagepar yann sur Sam 17 Avr 2010 08:37

Hors série Politis No 52 - Avril 2010
Les Multinationales à l’assaut du bio et de l’équitable


Tribune
La consommation responsable
contre la consommation raisonnée


Par Yann Fiévet, Président d’Action Consommation


Le concept de consommation responsable n’a guère plus de dix ans mais est pourtant déjà dévoyé au profit de la promotion abondamment médiatisée d’une consommation simplement raisonnée. Il est pour le moins nécessaire d’analyser les contradictions profondes de ces deux « modèles ».

L’idée de consommation responsable est née de l’observation radicalement critique du consommationnisme. En tant que système, Le consommationnisme est pourvu de principes de fonctionnement particuliers, de valeurs mobilisatrices propres à nourrir sa croissance, d’un discours spécifique célébrant en permanence le culte de l’autosatisfaction et dissimulant tout à la fois les vraies raisons et la nature réelle de son existence. Le but premier de ce système est de fournir au mode de production dominant (le capitalisme mondialisé) l’assise lui permettant de se perpétuer et d’étendre son emprise sectorielle et géographique. La valorisation des capacités de production exige que la consommation croisse régulièrement sans que les consommateurs soient en mesure d’imaginer de quoi sera faite leur consommation supplémentaire future et donc de pouvoir envisager dès le présent les possibles révisions de leur niveau de consommation. Le consommationnisme est globalement une fuite en avant mortifère détournant les citoyens des enjeux difficiles de la crise écologique qu’il nous faut pourtant impérativement affronter. Cette crise écologique profonde que traverse l’Humanité ne trouvera pas de solution tangibles dans la seule mise en œuvre de mesures destinées à accompagner « durablement » le mode de production dominant dont les fondements les plus solides demeureraient inchangés. La nécessité de réduire fortement l’empreinte écologique du mode de vie global des pays riches impose de bâtir un contre-système décentralisé dans lequel les consommateurs retrouvent la capacité de choix qu’ils ont progressivement abandonnée à un modèle de plus en plus concentré et clos sur lui-même. La consommation responsable est ce contre-système. Elle est donc en devenir. Seules existent pour le moment des îlots particuliers et locaux de consommation, légitimement qualifié de responsable, n’entamant néanmoins que modestement l’omnipotence du consommationnisme.
La consommation responsable peut être définie par l'ensemble des pratiques et mentalités, inscrites dans le temps et l'espace, par lesquelles les individus et les collectivités se servent de leur pouvoir d'acheter et de leur capacité d'action quotidienne et prolongée pour atténuer ou inverser la tendance prédatrice de la consommation irraisonnée. Le credo de cette conception de l’emprise économique et sociale de notre consommation est la recherche de l’autonomie en dehors des grands circuits de distribution des marchandises, du prêt à consommer et du prêt à penser publicitaire. Ainsi, la multiplication des circuits courts d’approvisionnement alimentaire s’inscrit dans cette volonté de réappropriation du temps et de l’espace de vie de chacun dans des démarches collectives. Elle appartient aussi au besoin impératif de relocaliser l’économie enlisée dans son tissu de relations planétaires délirantes au regard – entre autres – de l’épuisement des sources d’énergie. Combien de kilomètres parcourt le yaourt aux fraises dans l’économie planétarisée ? La question ne surprend plus ; tout le monde a compris l’ineptie de la chose même si tout le monde ne renonce pas à ses habitudes insidieusement ancrées. Les circuits courts ont bien d’autres vertus que la (re)prise d’autonomie de la consommation. Ils redonnent aux paysans leur dignité. Vivre de son métier et non de subventions encourageant l’agro-industrie n’a pas de prix. Le lien social que recrée la vente directe aux consommateurs non plus. Et que dire du bonheur de pouvoir se détourner, ne serait-ce que partiellement, du modèle destructeur de la « Grande Distrib » ? Cette économie autonome relocalisée est potentiellement appelée à un bel avenir tant la prise de conscience des consommateurs gagne du terrain chaque année. Le moment viendra où les acteurs de l’économie dominante menacée dans ses fondements exclusifs tenteront de mettre fin à ce qu’ils nommeront un désordre préjudiciable au Progrès. Ils le feront par un surcroît de réglementation contraignante. Ils le font déjà. L’exemple de la vaccination obligatoire des moutons contre la fièvre catarrhale ovine (FCO), maladie non contagieuse et aux conséquences sanitaires nulles pour l’homme, le démontre à l’envi. Les éleveurs refusant l’injonction, fort lucrative pour les laboratoires pharmaceutiques, sont désormais poursuivis. Cette posture défensive des pouvoirs publics surtout soucieux des intérêts des acteurs de l’économie dominante et inégalitaire nous fait perdre un temps précieux sur le chemin de la construction de l’économie relocalisée et solidaire.
C’est bien dans un contexte général défensif que le système économique dominant a habilement récupéré le vocable de consommation responsable et l’a vidé de l’essentiel de son contenu radicalement novateur tel que l’avaient défini ses inventeurs. Il ne saurait être question pour les défenseurs acharnés de la Croissance infinie dans un monde fini de remettre sérieusement en cause la consommation, premier moteur de ladite croissance. On consentira donc à parler de consommation responsable, à en faire la promotion par les techniques publicitaires les plus éprouvées mais en gommant soigneusement au passage tout ce qui en fait un concept critique de notre mode de vie frénétique et profondément prédateur. C’est ainsi que toutes les multinationales de tous les secteurs font du « développement durable » à grand renfort de papier glacé polychrome, certaines allant jusqu’à laisser entendre qu’elles en ont toujours fait. Et plus elles ont à se faire pardonner pour leur responsabilité dans la prédation, à l’instar de Total ou d’Areva, plus elles donnent dans l’écolo blanchiment. Le green washing engloutit des sommes considérables et devient ainsi un facteur de la Croissance par le marché dérégulé. La publicité gouvernementale, pudiquement nommée institutionnelle, louera les bienfaits surdimensionnés des éco gestes quotidiens du consommateur.
Lambda. Evidemment, « intérêts économiques supérieurs de la France » obligent, on se gardera d’ennuyer vraiment les vrais gaspilleurs de ressources, tels les maïsiculteurs pompeurs d’eau exorbitants, ou les principaux pollueurs contraints par une réglementation encore très insuffisante. Croyez-vous que l’on oserait envisager de surtaxer les mésusages ? L’imagination gouvernementale ne saurait aller jusqu’à cette limite de l’intelligence salutaire. On continue donc de payer son eau au même tarif qu’il s’agisse de son usage domestique normal ou pour remplir une piscine privée servant trois fois dans l’année. Le mythe selon lequel nous sommes tous embarqués sur le même bateau et donc tous co-responsables de la dégradation des écosystèmes a la vie dure. En fait, le cynisme est pire encore : sur le navire en perdition ce sont les humbles qui doivent souquer le plus ferme vers un horizon économique toujours fuyant.
La consommation responsable officielle n’est donc rien d’autre qu’une consommation raisonnée obtenue par une certaine élévation du sens civique due en partie à l’instillation sournoise et ciblée de la culpabilisation des citoyens-consommateurs. La consommation raisonnée est au consommationnisme ce que l’agriculture raisonnée est à l’agriculture productiviste. C’est d’abord une affaire de communication. Rappelons ici un fait trop méconnu : le concept de l’agriculture raisonnée a été forgé par l’UIPP (Union des industries de la protection des plantes) regroupant les producteurs de pesticides. Cet aréopage, par ailleurs depuis longtemps infiltré aux points stratégiques de la défense de ses intérêts, a senti assez tôt le vent tourner vers les études scientifiques alarmantes. Ce puissant lobby a su trouver – cela n’a franchement pas été difficile à l’époque – un soutien inconditionnel de la FNSEA pour des « pratiques raisonnées » afin de laisser intact le juteux marché des pesticides dans ses nombreuses déclinaisons. Cela a tellement bien marché que nombre de consommateurs confondent encore aujourd’hui agriculture raisonnée et agriculture biologique. On n’attend plus que l’impayable Michel-Edouard labellise la consommation raisonnée et persuade par une campagne dégoulinante de mauvais goût le pousseur de caddie qu’il est enfin devenu responsable.
Non, décidément le fatras mercantilo-médiiatique de la consommation raisonnée est par trop ridicule au regard des enjeux auxquels nos sociétés doivent se colleter sans attendre. Différer encore l’avènement de la simplicité volontaire, de la frugalité heureuse ou de la consommation responsable – peu importe le flacon pourvu que l’on ait enfin l’ivresse que procure la maîtrise de soi et de son espace de vie avec les autres – est désormais délictueux, voire criminel à certains égards. Car, le moment est passé au-delà duquel on ne peut plus dire que l’on ne savait pas que l’hyperconsommation menait au désastre.
yann
 
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