La Panenka

Modérateur: yann

La Panenka

Messagepar yann sur Dim 25 Oct 2015 17:36

La Panenka

(De nos envoyés spéciaux Jean Casanova et Stéphane Baudelaire –
Olympiastadion – Quartier de Westend – Berlin, 6 Juin 2015)


Peu d’entre vous connaissent la Panenka. Vous vient immédiatement à
l’esprit le nom d’une spécialité culinaire grecque, non, vous confondez
avec la moussaka, peut-être celui d’une danse guerrière maorie ou encore
celui de ce petit traîneau sibérien traîné par un attelage de trois
chevaux de front. Non, ceci est une troïka, vous n’y êtes pas !
Pourtant, sans en connaître la signification, beaucoup se souviennent
encore de la chose, encore vibrants et tout émus. C’était par une chaude
soirée de Juillet 2006, devant le grand écran couleur de leur salon, la
France en finale de la Coupe du Monde de Football et Zinedine Zidane
ouvrant la marque sur penalty à la 36° minute de France-Italie.
(La panenka tire son nom de celui du footballeur tchèque Antonin
Panenka, inventeur de cette technique de tir du penalty : au lieu de
frapper en force, pousser le ballon d’une pichenette au centre de la
ligne de but désertée par le gardien qui a plongé trop vite, à droite ou
à gauche peu importe ; le ballon franchit la ligne doucement, exactement
au milieu, entre les deux poteaux)
Dans la panenka, tout est dans l’art d’exécution : du regard à la
gestuelle du corps avant la frappe. Et si l’artiste Zinedine a si bien
trompé le portier Gianluigi Buffon qui n’était pourtant pas un perdreau
de l’année, beaucoup voulant l’imiter n’ont laissé leur nom qu’au
palmarès des panenkas manquées. Car il y faut beaucoup de finesse, de
doigté et de maîtrise.
Chers lecteurs, rassurez-vous, Stéphane et moi n’allons pas vous
embarquer dans une retransmission en direct de la finale de la Ligue des
Clubs Champions opposant ce soir, au Stade Olympique de Berlin, le Barça
(FC Barcelone) à la Juve (Juventus de Turin).
Non, nous sommes là ce soir, vous connaissez notre goût pour la
parabole, installés dans les gradins de la tribune de presse, à quelques
mètres de la tribune d’honneur où nous venons de saluer notre Premier
Ministre, Manuel Valls, accompagné de ses deux grands garçons, au côté
de Michel Platini, le tout nouveau Président de la Fédération
Internationale de Football-Association, la FIFA, acronyme dont on vous a
largement informé ces derniers jours qu’il était celui d’une
organisation semi-mafieuse à la vocation de corruption planétaire.
Fermons la parenthèse.
Et c’est en connaisseurs de la panenka que nous saluons l’exploit
tactique de l’artiste politicien. Pendant que tous les commentateurs,
tels le gardien plongeant trop vite dans un angle de la cage,
dissertent, trois jours durant, sur l’aller-retour en Falcon Poitiers –
Paris – Berlin – Poitiers et re Paris pour les Internationaux de
Roland-Garros (la bagatelle de 20 000 €), progéniture embarquée puis
billets remboursés, dissertent et glosent sur les thèmes « Berlin
sera-t-il son Fouquet’s », la désinvolture bien française comparée à la
retenue scrupuleuse des sages démocraties scandinaves, le Général De
Gaulle réglant sur ses deniers personnels sa facture EDF à l’Élysée,
etc., etc., lui, Manuel, à l’instar de Zinedine, d’une pichenette…
(La Ministre danoise des Affaires Sociales a remis sa démission au
Premier Ministre et à la Reine Margrethe le 19 Mars 2008. Allée à pied
quérir son petit-fils à la sortie de l’école maternelle, à quelques pas
du ministère, elle lui avait offert un Carambar, payé en chemin chez la
buraliste du quartier de quelques piécettes prélevées sur les fonds
ministériels. Carambar sucé puis avalé, mais scandale dénoncé, piécettes
remboursées, démission remise et acceptée, la chose n’avait pas traîné !)
Chers lecteurs, rassurez-vous, notre intention n’est pas là d’exploiter
le pourtant bien compréhensible sentiment de colère « Mais qu’est-ce
qu’ils font avec notre argent ? ». Il y a bien plus grave et, ne vous
impatientez pas, justement nous y venons.
Pendant que la sphère médiatique agite le tohu-bohu du Falcon
aller-retour, d’une pichenette Manuel Valls vient de faire rentrer la
boule de cuir dans la cage sociale : plafonnement des indemnités
patronales fixées par la juridiction prud’homale pour licenciement abusif.
Vous avez bien lu : plafonnement des indemnités pour licenciement
abusif. Celles versées pour licenciement régulier, disons légal au sens
des dispositions prévues par le Code du Travail, celles-ci sont déjà
plafonnées, et c’est bien normal puisqu’elles sont déterminées par le
contrat de travail et la convention collective.
Par contre, ne l’étaient pas celles, fixées par les Prud’hommes, pour
sanction d’un licenciement « sans cause réelle et sérieuse »,
licenciement pour discrimination politique, syndicale, tenant à
l’orientation sexuelle, pour faits de maladie, harcèlement… On peut
maintenant fixer à l’avance les dommages et intérêts que l’agresseur va
devoir payer à sa victime.
Il suffira dorénavant au « patron voyou » de provisionner la somme pour
pouvoir licencier en toute sécurité. Le droit de licencier devient
monnayable : celui qui peut payer peut enfreindre la Loi. Énoncé du
motif de la mesure, sans rire : « lever les freins à l’embauche ».
L’arbitre n’a pas sifflé. Le but est validé. Au tableau d’affichage
lumineux du stade s’inscrit : Capital 1 – Travail 0. Dans le virage
Ouest, tenu par la MEDEF, bruyante association de supporters bien connue
de la police pour ses nervis et ses hooligans, c’est la ola.
Mais attention, l’art de la panenka a aussi ses limites. Trop souvent
utilisée, la panenka peut-être déjouée. Antonin Panenka en a fait
lui-même l’expérience devant quelques gardiens avertis. Il n’est
pourtant pas dit que Manuel ne tente pas de rééditer. Après un second
49-3 à l’Assemblée pour entériner définitivement sa loi Macron, il
compte s’attaquer dans les prochaines semaines à la refonte de la grille
salariale de la Fonction Publique. Je vous laisse deviner dans quel
objectif. Dossier plus que chaud, explosif ! Quel petit tohu-bohu
médiatique orchestrer en écran de fumée de ces grandes manœuvres ? On y
réfléchit en comité restreint. (En tous les cas, chers lecteurs, et plus
particulièrement ceux d’entre vous qui sont préposés au noble service de
l’État et de leurs concitoyens, nous vous aurons prévenu).

Jean Casanova, 13 juin 2015
yann
 
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