Inhumanité douce

Modérateur: yann

Inhumanité douce

Messagepar yann sur Sam 19 Déc 2009 18:12

Inhumanité douce

La gangrène que représentent l’hégémonie de la doxa managériale et ses effets dévastateurs sur les corps et les esprits des hommes et femmes au travail est désormais patente. Elle reste cependant encore insuffisamment dénoncée. La puissance publique, essentiellement incarnée par l’État central et ses échelons déconcentrés, est ici gravement en cause puisqu’il instaure chaque jour davantage dans l’Administration du bien commun les méthodes de la gestion des firmes privées industrielles et commerciales. L’exemple du désastreux traitement réservé au sein de l’Éducation Nationale aux assistants de professeurs et élèves handicapés – et par conséquent aux légitimes bénéficiaires de cette assistance – est éminemment symptomatique à cet égard. Le mépris particulier pour la question du handicap aide à comprendre l’inhumanité douce qui règne aujourd’hui dans la plupart des organes de la société où travaillent des individus.
Parler d’assistants de professeurs et d’élèves handicapés est déjà un abus de langage puisqu’un tel statut n’existe pas au pays de France. Ce sont des assistants d’éducation (AE) qui accompagnent les professeurs tandis que les élèves sont accompagnés par des auxiliaires de vie scolaire (AVS), ces deux catégories d’emplois précaires n’ayant pas été créées spécifiquement pour que la question du handicap soit prise sérieusement en charge par l’école publique. Il n’est demandé à ces assistants qu’une seule chose : être titulaire du baccalauréat. Aucune formation particulière ne leur est dispensée et aucune qualification dans le domaine de l’aide aux handicapés n’est exigée. Ils sont rémunérés au SMIC et ne peuvent exercer cette activité que pour une durée maximale de six ans. On avouera que pour ce qui devrait être reconnu comme un métier à part entière – à l’instar de ce qui existe dans d’autres pays – tout cela est un peu court ! Voilà pour le cadre général ; les avatars du vécu des personnes concernées sont plus édifiant encore.
En voici un florilège pris dans le quotidien pénible des victimes forcément involontaires de l’indifférence ambiante et du réflexe gestionnaire. Un professeur dûment reconnu travailleur handicapé – donc reconnu apte à poursuivre l’exercice de son métier – doit lui-même la plupart du temps trouver son assistant, les « services compétents » ayant très rarement quelqu’un à lui proposer. Un professeur de lycée dont le handicap visuel a évolué demande en février 2006 l’extension à plein temps du poste de son assistante. Jusqu’à la fin du mois de septembre il se heurte au refus du Directeur des ressources humaines – on biffera le terme inutile – de l’Académie de Versailles. Ce fonctionnaire de l’éducation proposa même que l’on détermine le service de l’assistante à partir de 36 semaines de cours au lieu de 39 initialement prévues afin d’allonger le temps de travail hebdomadaire. Un calcul simple montre que le temps ainsi dégagé par semaine en dehors des cours est de 1h30. Voilà un DRH s’occupant du personnel enseignant qui croit qu’en 90 minutes par semaine il est possible de corriger plusieurs paquets de copies et de préparer les cours. Dans un lycée du Val d’Oise, une élève de Première Littéraire est restée sans assistante jusqu’au 7 décembre dernier. La famille proposait quelqu’un en la personne d’une adulte connaissant le braille et s’étant occupée d’élèves handicapés visuels durant les six années précédentes. Cette personne a enfin été nommée par « dérogation exceptionnelle » alors que le premier trimestre était presque achevé. Ayant épuisé les six années auxquelles elle pouvait prétendre, il était « impossible dans l’état actuel des choses » de lui faire, eu égard à ses compétences indiscutables, un vrai contrat de travail. Le responsable chargé de l’intégration des élèves handicapés au rectorat de Versailles – décidément ! – était étonné que l’offre adressée au Pôle Emploi pour le recrutement d’un assistant connaissant le braille mais payé au SMIC soit restée lettre morte. On croit rêver !
La loi de 2005 dite « sur le handicap » est à bien des égards un effet d’annonce. Elle affirme un certain nombre de principes juridiques quant à l’intégration des handicapés dans le monde du travail et à l’école, mais est plaquée sur une réalité dont on n’a pas préalablement fait suffisamment le diagnostic afin de mesurer pleinement les moyens à mettre en œuvre pour réussir ladite intégration. De là à penser que la volonté de faire vraiment celle-ci fait défaut, il n’y a qu’un pas que seul celui qui vit l’indifférence relative de l’intérieur ose franchir car il parle d’autorité sans attendre d’être admis à le faire. Voilà quelques années le recteur de l’académie de Versailles – non ? – avait mis en place une commission destinée à « plancher » sur la question de l’amélioration des conditions de travail des professeurs handicapés. Le professeur autorisé à porter témoignage devant cette instance était prêt à le faire. Il le fit savoir. Il ne fut jamais sollicité. Il apprit un an plus tard que cette commission s’était réunie une fois puis avait été dissoute. Nulle part dans cette Grande Maison que représente l’Éducation Nationale on ne se sert des expériences réussies par le passé pour renforcer l’accueil futur des professeurs et élèves handicapés. En fait, on ne les prend que comme des expériences à ne surtout pas faire essaimer. Il y faudrait des moyens matériels et un regard différent sur le handicap dans lesquels on se refuse à investir en ces temps de Révision Générale des Politiques Publiques (RGPP). Les vrais serviteurs de l’action éducative savent bien que les deux premières lettres de ce machin technocratique ne signifient rien d’autre qu’un rabougrissement général.
N’est-ce pas dès l’école que le regard des enfants et adolescents sur le handicap se forme ? Y a-t-il plus grande richesse en ce domaine que la confrontation dans le travail scolaire de professeurs et élèves tous à la fois handicapés et non handicapés ? Bien sûr il est plus facile de renvoyer les premiers dans des établissements spécialisés. On s’appauvrit alors.

Yann Fiévet
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