Préface de Paul Ariès

Modérateur: yann

Préface de Paul Ariès

Messagepar yann sur Dim 6 Sep 2009 19:01

Préface de Paul Aries


On peut lire au moins de deux façons l’ouvrage de Yann Fiévet.
Elles dessinent, l’une comme l’autre, des territoires fort giboyeux.

Première lecture : la montée en puissance de l’idéologie néo-libérale
ou comment, durant toute la période couverte par ces chroniques,
la révolution conservatrice mondiale marque des points et conquiert
des positions économiques, sociales, politiques mais aussi idéologiques
sans que les multiples traditions de gauches ne soient capables de répondre.
Une filiation politique qui ne donne plus à rêver n’est-elle pas un corps exsangue ?
Yann est de ceux qui se refusent pourtant à enterrer les rêves d’émancipation
mais qui ne supportent plus que l’orchestre continue à jouer pendant que le navire coule.
Cessons de cultiver nos petites différences pendant que notre unique Terre brûle.
Comment ne pas lire ses chroniques comme un témoignage aussi de nos désillusions ?
Comment ne pas y retrouver cependant le fil rouge de nos combats et de nos espérances ?
Ce livre fait donc mémoire : mémoire individuelle d’un militant engagé dans le
combat breton mais aussi au sein d’associations comme Action Consommation ;
mémoire collective également de ce qui se joue entre hier et aujourd’hui,
entre des formes de pensées héritées du passé et celles qu’il nous faudra accoucher.

Seconde lecture : la tension nécessaire entre des ensembles géopolitiques
(la Bretagne, la France, l’Europe, l’Occident, le monde) et des identités
(sociales, régionales, sexuelles) qui ne cessent jamais de s’épauler, de se fondre, de se combattre et dont nous devons apprendre à penser les évolutions en rapport avec les grands enjeux du 21e siècle : ceux de l’environnement comme ceux de l’indifférenciation humaine. Ces chroniques dessinent un cheminement possible pour commencer à penser
l’invention d’un nouveau territoire capable de porter un nouveau projet politique
qui ne sacrifierait ni le social à l’écologie ni l’écologique au social, un projet qui ferait la part
belle à la défense de la diversité culturelle mais sans enfermement dans des identités figées.

Le vieil Hegel disait que le fonds n’est toujours que l’expansion de la forme.
Comment pourrions-nous espérer changer la vie avec un cadre territorial hérité
d’un projet politique daté, celui issu de la grande révolution française de 89-93.
Comment pourrions nous rêver de concilier le souci de justice sociale avec les
contraintes environnementales avec un territoire pensé à l’heure du pétrole bon marché ?
Si nous prenons au sérieux ce que se cherche sous les mots d’écologie politique, d’anti-productivisme, de décroissance équitable, de refus du consumérisme, nous croisons nécessairement la question des territoires donc également celle des formes de démocratie.
Ces questions jamais refroidies –en France, nation jacobine, encore moins qu’ailleurs- nourrissent des recherches et des luttes qui sont autant rationnelles que passionnelles.
Yann assume son parti pris régionaliste. A chacun de nous d’assumer aussi les siens.

Un livre appartient toujours aussi à ses lecteurs. Chacun y puise
ce dont il a besoin pour rêver, pour penser, pour nourrir ses combats.
Je fais partie de ceux qui refuser d’échanger leur vieil internationalisme contre
ce baril de mondialisme qu’on nous présente comme notre propre utopie réalisée.
Nous avons rêvé de fraternité humaine : le capitalisme la réalisera à son corps défendant.
Ne ne leurrons pas : cette mondialisation n’est en rien ce phénomène naturel.
Elle résulte au contraire d’une volonté : elle est théorisée, organisée, mise en œuvre.
Elle correspond aux intérêts d’une petite fraction cosmopolite qui se gave de la destruction de la planète mais aussi de la perte de la part la plus humaine au sein même de l’humanité. Se prétendre antimondialiste aujourd’hui (et pas seulement altermondialiste) est donc, à mes yeux, non seulement une posture théorique défendable mais une sage prévention pour conserver intacte la possibilité même d’imaginer et de construire un autre monde.
Croire que l’on puisse rendre plus humaine la mondialisation en cours, c’est comme s’imaginer que l’on pourrait humaniser l’hyper capitalisme, ses OGM et son nucléaire.
Ce n’est pas par hasard qu’une partie de la gauche s’est ralliée en même temps au libéralisme économique et au territoire qui va avec comme aux produits (McDo, Disney) qui vont avec.

L’ouvrage de Yann Fiévet offre une mine d’informations pour nous aider à penser cette relation du local au global sans jamais céder au schématisme des oppositions binaires.
Il sait trop bien, comment dans un contexte civilisationnel délétère, au moment où ce monde semble peu à peu régresser vers une sorte de Mc World, l’Europe des régions pourrait être aussi la résurgence des crispations susceptibles de provoquer des chaos et la barbarie. On ne peut lire ces chroniques sans avoir en tête les Balkans, l’Italie ou la Belgique, l’Ossétie.
Yann Fiévet ne propose pas de solutions toutes faites : il fait beaucoup mieux.
Il pose des garde-fous qui sont autant de façon de déconstruire ces « fausses bonnes » solutions que nous soufflent le passé ou que nous imposent les maîtres de ce monde.
Ce livre est donc une incitation joyeuse à une pensée iconoclaste donc inconfortable.
yann
 
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