Michel-Edouard, les concombres et la proximité

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Michel-Edouard, les concombres et la proximité

Messagepar yann sur Mer 15 Juin 2011 00:30

Tapage 13 – Juin 2011


Michel-Édouard, les concombres et la proximité


L’affaire du concombre démasqué est riche d’enseignement quant aux représentations de notre monde à la fois dénaturalisé et déshumanisé. Le fruit trop vite défendu ne venait pas d’Espagne. Mais, comment pouvait-on ne pas songer immédiatement à « l’eldorado de plastique » de l’agriculture chimique andalouse ? La peur s’empare trop souvent de nous désormais. Hier la vache folle, aujourd’hui les fruits et légumes ? Cette peur n’est-elle pas la conséquence du développement débridé d’une « économie hors-sol » tenant le consommateur à lointaine distance de ce qui pourtant le regarde de près ? Alors, « la proximité » pourrait être le remède par lequel on limiterait grandement les risques sanitaires et écologiques. Opportunément, le bon Michel-Édouard, en grand humaniste savamment promotionné, promet de déployer ce remède avec tout le talent qu’on lui connaît !


Ce n’est donc pas le concombre espagnol qui est coupable. Ni le concombre chinois, pas non plus le nantais. Ni le concombre d’où qu’il vienne. Comme la bactérie incriminée a tout de même fait une vingtaine de morts et que la nature humaine a horreur du vide on jeta l’anathème – comme consolation de l’innocence de la cucurbitacée à la réputation désormais souillée – sur le soja trop envahissant pour être vraiment honnête. Au passage la soudaine mauvaise réputation du concombre avait contaminé la rouge tomate et la verte salade. La production légumière en fut brutalement sinistrée, et pas seulement en Espagne. La faute aux médias qui colportèrent beaucoup trop vite la nouvelle, dirent les uns. La faute aux agences sanitaires qui ne contrèrent pas assez vite les vagues de la panique moutonnière, dirent les autres. Ils tapent tous en dehors de la cible, consciemment ou non. Pour fausse qu’elle fut, l’information n’en était pas moins crédible. La preuve de sa crédibilité a été administrée magistralement dès le départ de l’affaire par les autorités de l’Union européenne. Ce sont elles, en effet, qui lancèrent le branle-bas de combat par un communiqué officiel sans ambiguïté : le concombre contaminé par la bactérie tueuse venait d’Espagne. Car Bruxelles sait bien où se situe le plus grand délire de l’agriculture chimio-productiviste. Le soupçon depuis longtemps érigé en lieu commun prenait enfin force de preuve. Le concombre était l’arme du crime que l’on craignait depuis beau temps de voir démasquée un jour.

Si l’on doit dresser un acte d’accusation, c’est d’abord contre le système agro-industriel qu’il faut instruire. Depuis plus de quarante années, on gorge les sols de chimie, on entasse les animaux d’élevage dans des bâtiments toujours plus grands, on réduit drastiquement la biodiversité végétale et animale, on enferme les agriculteurs dans des relations de dépendance de plus en plus étroites vis-à-vis des firmes de l’agrobusiness, on élimine les exploitations agricoles les moins rationalisées, on impose partout des normes techniques concoctées en haut lieu. Bref, on standardise, la normalisation étouffe la vie. Cette dévitalisation par la standardisation s’enrichit de l’idéologie et des pratiques d’un hyper hygiénisme grandissant dont le maître mot est traçabilité. Les concepteurs de ce gigantisme à visage inhumain prétendent en assurer la pleine maîtrise. Ils ne maîtrisent en fait que la surface des choses. Ce n’est que lorsque le drame éclate, noué dans les interstices incontrôlés du système, que l’on mesure la faillibilité des procédures sécuritaires et des discours technocratiques. Tout bien pesé, les hommes sont aujourd’hui trop éloignés de la réalité profonde qu’ils croient encore connaître. Le grain de sable qui rompt le bel ordonnancement de façade peut bien s’appeler concombre ou soja, on peut bien s’échiner à en rechercher l’incertaine origine, le nœud du problème est ailleurs. Il faut déconstruire le trop bel édifice avant l’accident majeur qui le mettra à terre avec fracas.

Fort heureusement, nous tenons le chevalier blanc de cette révolution qu’il convient d’entamer au plus tôt. Vite, son nom ! Michel-Édouard Leclerc soi-même. Disons-le d’emblée, au risque de tuer le suspense : nous avons ici affaire à une duperie énorme dans laquelle les médias les plus lus ou entendus sont embarqués depuis des années. Ce fut encore une fois le cas tout récemment sur – excusez du peu ! – France Culture. Notre défenseur patenté du consommateur était invité un de ces récents matins à s’exprimer dans la tranche 7–9 heures sur les évènements secouant depuis quelques jours l’Europe agro-alimentaire. On n’avait alors pas encore innocenté le pauvre concombre mais on doutait déjà que l’Espagne fut en cause. Au beau milieu de la discussion l’animateur de l’émission osa se demander tout haut si la Grande distribution, très impliquée dans la mondialisation débridée, n’avait pas une part de responsabilité dans la difficulté de maîtriser les conditions actuelles de la production et de l’acheminement des denrées alimentaires tout comme dans la perte de confiance du citoyen qui découle de ces carences. Stupeur de l’auditeur tenu en haleine par tant de culot : Michel-Édouard plaida coupable. Oui, coupable… pour le passé. Le chantre autoproclamé de l’économie sociale reconnaît en effet volontiers qu’au cours des vingt dernières années la Grande distribution a eu des pratiques peu conformes aux impératifs sociaux et environnementaux. Mais, c’est fini ! Désormais, « nous développons tous les aspects de la consommation responsable. » Et notre bateleur des hypers où la vie est moins chère – quel aveu inconscient de la perte de valeur de la vie ! – de décliner ces aspects : le commerce équitable, les circuits courts, la proximité, l’écoute enfin attentive des souhaits des consommateurs, la défense de la nature… Nous reçûmes ce matin-là un plaidoyer enflammé pour un mercantilisme bucolique, oxymore qui convient parfaitement à ce grand communicant capable de faire passer n’importe quel truisme comme lettre à la poste.

Michel-Edouard sait donc parfaitement ce qu’il faudrait faire pour éviter la crise alimentaire qui nous frappe déjà par certains de ses aspects. Pourtant, soyons-en persuadés, ce n’est pas lui qui ouvrira ou participera activement à l’immense chantier incombant à nos sociétés en la matière. Il est, avant toute autre considération, un commerçant faisant fructifier, en en détournant la philosophie profonde, jusqu’aux discours les plus intelligents. La vraie déclinaison de l’heure est donc le mercantilisme machiavélique face à la conscience de plus en plus aiguisée du consommateur responsable.

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