Le prix du "bio" : un faux problème

Modérateur: yann

Le prix du "bio" : un faux problème

Messagepar yann sur Sam 15 Oct 2011 12:19

Tapage 14 – Octobre 2011


Le prix du « bio » : un faux problème


C’est devenu une tarte à la crème : manger bio coûte cher. Une tarte à la crème – sans doute pas très bio de surcroît – et un paravent commode pour tous ceux qui s’abritent derrière cet argument largement fallacieux pour justifier le trop lent développement de la production de l’agriculture biologique ou la trop faible consommation des produits issus de cette forme généreuse d’agriculture. Il est temps de détruire les idées reçues, de dénoncer les enquêtes de prix truquées, de ridiculiser les sondages rendant compte de « la fréquentation du bio ».

La première erreur grossière consiste à parler du prix dans l’absolu. Un prix est toujours une valeur relative. Relative à quoi ? Relative bien sûr – il n’est pas question de le nier – à la capacité monétaire d’acheter du consommateur. Le plus souvent on s’arrête à cette évidence. Cependant, une part croissante des consommateurs accepte de comparer le prix des produits alimentaires à leur qualité. C’est là que l’on pénètre sur le terrain des malentendus. Quid de la qualité ? La qualité d’un produit alimentaire ne saurait être réduite à ses seules caractéristiques nutritives ou gustatives. Ni à la seule certification que le produit ne contient pas de substances suspectées d’être nocives pour la santé. La « qualité globale » d’un produit comprend, outre sa qualité intrinsèque qui vient d’être évoquée, sa « qualité environnementale » et sa « qualité sociale », c’est-à-dire les conditions dans lesquelles le produit a été fabriqué, acheminé et distribué. Ne pas considérer les deux derniers éléments de ce triptyque qualitatif permet de faire passer à la trappe la question des conditions peu écologiques de la production agricole conventionnelle, la question de la génération des déchets générés par les formes dominantes de commercialisation des denrées alimentaires (emballages, gaspillage), la question des mauvaises conditions de travail - et de rémunération - faites aux salariés à chaque étape des filières traditionnelles (production, transport, transformation, distribution). Nous comprenons que ces considérations peuvent ne pas peser bien lourd dans l’esprit du consommateur disposant d’un modeste budget. Elles n’en sont pas moins réelles.
La Grande Distribution, depuis longtemps passée maîtresse dans l’art de la dissimulation aux consommateurs des coûts cachés que pourtant ils supportent, excelle désormais dans le domaine de la suscitation d’études biaisées. Ainsi, le magasine « Linéaires » vient d’établir une comparaison des prix des produits biologiques et des produits conventionnels relevés dans diverses grandes surfaces. L’enquête menée conclut que l’écart de prix se réduit sensiblement mais que le « bio » continue de se situer à un niveau nettement plus élevé que le « conventionnel ». En fait, les auteurs de l’enquête surestiment très largement le surcoût des produits bio. Comparer les prix des seuls produits bio et conventionnels vendus en supermarché revient à comparer les prix bio les plus élevés et les prix conventionnels les plus bas. Cette démarche est évidemment contestable. La seule démarche qui vaille consisterait à prendre en compte l’ensemble des lieux de vente alimentaire car ce sont les paniers moyens qu’il convient de comparer, et non des paniers virtuels issus de l’offre incomplète de la Grande Distribution, comparaison par conséquent non conforme à la consommation bio réelle. De plus, les produits biologiques frais sont plus chers en supermarchés, en raison de la nécessité du suremballage et d’un stockage différencié. Ce surcoût n’existe pas dans les magasins bio spécialisés. Ensuite, la gamme de produits bio proposés dans un supermarché fait la part belle aux produits emballés et aux plats préparés – plus onéreux - bien moins fréquents dans le panier des consommateurs bio assidus. Enfin, très peu de supermarchés proposent des produits bio en vrac, du fromage bio à la coupe ou une boucherie bio. Les échantillons considérés sont donc non représentatifs de la consommation qu’ils sont pourtant censés expliquer.
Nul n’a donc intérêt à acheter les produits bio de la Grande Distribution quand il dispose non loin de chez lui d’un magasin spécialisé offrant une gamme bien plus large à des prix plus justes. Il est probable que le chaland bio moyen des grandes surfaces est aussi celui qui fait grimper la cote du bio dans les sondages les plus récents. La sympathie pour le bio ne peut que grimper en flèche lorsque lesdits sondages se bornent à demander aux consommateurs s’ils achètent au moins un produits bio par semaine. A ce compte-là nous sommes tous bio et fiers de lêtre. Et on comprend pourquoi l’agriculture biologique ne représente qu’à peine 3% des surfaces cultivées en France. Cette faiblesse endémique de l’offre est d’abord due au manque cruel de volonté politique de soutenir l’agriculture par des mesures fortement incitatives favorisant le basculement d’un nombre important d’agriculteurs vers la production bio. Quand les consommateurs sont de plus en plus nombreux à rejoindre les circuits courts d’approvisionnement l’insuffisance de l’offre devient dramatique. Ces alterconsommateurs ont compris que le meilleur moyen de payer le bio à un prix plus raisonnable réside dans le développement des relations directes entre paysans et groupes de familles. C’est là que l’on apprend vraiment que le prix est une valeur des plus relative, que « les produits bio se consomment jusqu’au bout », que l’on en consomme une moindre quantité puisqu’ils sont souvent plus nourrissants, qu’il est moins coûteux de faire les choses soi-même au lieu d’acheter à vil prix le prêt-à-manger, que l’échange de recettes et la découverte de légumes ou fruits oubliés n’ont pas de prix, que soutenir des paysans aimant la terre et ses fruits n’en a pas non plus, que ne plus engraisser les gros actionnaires de la Grande distrib’ redonne le moral, que la construction d’un circuit court reposant sur le bénévolat et la solidarité a une valeur inestimable. Bref, le bio est toute une philosophie avant d’être une simple alternative économique.
Finissons-en ! Peut-on encore parler sérieusement du prix des produits alimentaires sans prendre en compte leur coût réel de production et les distorsions de concurrence qui pénalisent le bio ? L’attribution des aides européennes défavorise l’agriculture biologique ou paysanne. C’est actuellement le contribuable qui paie les coûts sanitaires et environnementaux de l’agriculture. Pourtant, l’exemple de la ville de Munich démontre qu’il est plus économique de payer des paysans afin qu’ils produisent bio plutôt que de devoir dépolluer l’eau a posteriori. Il paraît donc nécessaire de remplacer les coûts de dépollution par des aides aux agricultures écologiques et de réformer en profondeur la Politique Agricole Commune européenne, de façon à ce que l’alimentation reflète les coûts sociaux et environnementaux réels globaux. Alors, le bio coûtera moins cher à la collectivité.
Nous commencerons à entamer l’empire des valeurs financières par la reconnaissance concrète des valeurs humaines et sociétales. Le bien commun ne pourra qu’y gagner !

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