La duperie monstrueuse

Modérateur: yann

La duperie monstrueuse

Messagepar yann sur Sam 14 Mai 2011 22:26

Le Sarkophage No 3 – 15 novembre 2007 (bimestriel)


La duperie monstrueuse

Ou quand l’écologie est soluble dans le sarkozysme


Ils ont sauvé les meubles, leurs meubles. Ils ont su trouver des alliés de circonstances qu’ils espèrent durables. Ils ont bien vendu leur nouveau produit aux médias de masse si peu portés à la critique. Ils se font passer pour les croisés de la « révolution verte » que d’autres veulent faire vraiment.
Ils n’ont pas voulu prendre la pleine mesure des périls écologiques présent et à venir. Ils ne renoncent pas à l’absurdité d’une croissance économique infinie dans un monde fini. Ils ne savent pas que le « progrès » des sciences et des techniques ne sauvera pas l’humanité du chaos annoncé. Ils ne sont pas prêts à remettre l’économie au service des hommes quand aujourd’hui elle les asservit.
Bref, ils ont le pouvoir de ressasser à l’envi les recettes du passé capitaliste du « monde moderne » tandis que les inventeurs d’un avenir écologiquement équilibré n’ont que le pouvoir de croire à la sincérité de leur volonté de changement.
Qui sont ces hommes aux intérêts immédiats bien compris et incapables de regarder plus loin que le bout de leur profit ? Tous ceux qui, par le « Grenelle de l’environnement », tentent de nous persuader que pour résoudre la crise écologique il suffit de repeindre en vert la machine à produire salement et à surconsommer bêtement. Ce sont d’abord les membres de la classe politique qui, après des décennies d’immobilisme total face à l’ampleur prévisible de la question écologique, sont contraints de s’en préoccuper – certes à leur manière – en espérant en tirer un avantage politique. Ensuite viennent les dirigeants et actionnaires des firmes devenues tentaculaires par la mondialisation débridée des trente dernières années qui vont trouver dans le développement du capitalisme vert de quoi prolonger leur opulence. Enfin, ces premiers couteaux de la nouvelle croisade, sont rejoints par tous ceux qui ont, de près ou de loin, sérieusement quelque chose à perdre dans la refonte écologique de l’économie capitaliste. Ça fait du monde mais ça ne fait pas le monde !
Citant Wangari MAATHAI, M. Sarkozy nous a prévenus au soir de son Grenelle : « la planète ne se relèvera pas de l'aveuglement et de l'égoïsme. » Comme il a raison ! et comme il va s’empresser de ne rien faire pour apaiser la crainte légitime de cette femme à l’engagement sincère et désintéressé. Oui, ce Grenelle-là était, est et sera une duperie monstrueuse jetée à la face du monde.
Comprendre la duperie et son caractère monstrueux nécessite de situer le Grenelle de l’environnement dans un contexte plus large que son objet direct apparent. C’est à ce prix que l’on peut saisir toute la portée des véritables enjeux du projet, la réalité des rapports de force en présence, l’acceptation facile par un si large spectre d’acteurs de ce qu’il faut bien nommer le trompe-l’œil des propositions issues du « machin ». Le contexte est celui du sarkozysme en tant que système politique néo-conservateur dépassant de beaucoup la personne de Nicolas Sarkozy. Le sarkozysme au sens large nous vient de loin, a longtemps mijoté sur les braises du néolibéralisme, accommodé piteusement par les multiples renoncements de la Gauche. Il se cristallise aujourd’hui dans le sarkozysme au sens strict, une manière particulière d’exercer le pouvoir en parant faussement son titulaire des habits de l’homme providentiel vivant avec son temps. Les plus chauds partisans du régime actuel entendent bien que ce règne original et temporaire soit prolongé par l’inscription dans le marbre des réformes récentes et à venir.
Ainsi, le sarkozysme est la poursuite accélérée de deux tendances dramatiques : la mise à sac du système de protection sociale hérité de la Libération et le « toilettage » du droit du travail d’une part ; la dépolitisation des affaires de la Cité d’autre part. C’est sous ce double auspice qu’il faut appréhender le message principal du Grenelle de l’environnement. Dans la tourmente écologique qu’il n’est plus question de nier sous peine de ridicule nous sommes tous dans le même bateau. Tous responsables et tous victimes au même titre des dégâts environnementaux, nous ramerons ensemble en veillant cependant à ne pas entamer les forces de ceux qui créent vraiment les richesses grâce auxquelles nous viendrons à bout de la crise. On ne tardera pas à le voir dans l’application des quelques mesures déjà décidées : la charge financière que devront supporter les plus modestes pour devenir « propres » sera inversement proportionnelle à leur empreinte écologique. Travaillant plus pour gagner plus, ils paieront plus. Plus qu’avant et relativement plus que les riches dont la surconsommation – chacun en est bien persuadé désormais – n’est en rien responsable de la maltraitance faite à la planète.
Que la Droite néoconservatrice et le patronat qui savoure chaque jour sa revanche sur les « Trente glorieuses » tiennent ce raisonnement n’est pas pour surprendre. Ils sont là dans leur rôle traditionnel, celui de la défense indéfectible des nantis. Que M. Sarkozy soit le candidat des riches jusque dans le Grenelle de l’environnement, qu’il se serve de celui-ci pour sa stratégie de domination du social par l’économique est dans l’ordre des choses. En revanche, que la Gauche et les acteurs de la mouvance écologiste lui emboîtent prestement le pas ou se tiennent à faible distance afin d’être sûrs de ne pas se faire larguer à la première accélération du meneur est une incongruité majeure, une insulte à l’intelligence politique. Le drame, c’est que la politique, au sens vrai du terme, a disparu corps et biens dans les méandres du consensus mou néolibéral et de la libéralisation galopante des marchés.
L’intelligence politique commanderait que l’on fasse le lien entre la lutte pour plus de justice sociale et la lutte pour un environnement vivable, que l’on prenne en compte le fait que les pauvres souffrent plus d’un environnement déprécié parce qu’ils sont pauvres, que l’on dénonce la responsabilité des riches – nations et individus – dans la dégradation des écosystèmes, que l’on commence à compenser tout cela par un autre partage des richesses. L’intelligence politique voudrait, une fois le constat établi de la gravité de la crise écologique, que les pouvoirs en place prennent leur responsabilité par des décisions et des actions à la hauteur des périls à combattre. L’intelligence politique aurait consisté – et devra consister demain – à proclamer que le défi écologique n’est pas négociable. Au jeu de la négociation les puissants, les rusés, les truqueurs sortent vainqueurs, plus puissants, plus rusés, plus truqueurs qu’à l’entrée. Dans le Grenelle les humbles et honnêtes gens ne furent pas qu’humbles et honnêtes. Ils furent subjugués. Ils ne pesaient rien ou pas grand-chose à l’aune des intérêts mercantiles et des arrière-pensées du pouvoir mais ils étaient des négociateurs. Qui osera prétendre que la politique est sortie renforcée du Grenelle de l’environnement ?
La duperie du Grenelle c’est aussi que beaucoup de ce qui a été décidé l’aurait été sans le Grenelle tandis que rien de ce qu’il aurait fallu impérativement décider pour desserrer sensiblement l’étreinte de la crise écologique ne l’a été. Nous n’aurons aucun des quatre moratoires nécessaires pour amorcer un début de commencement de Révolution verte. Nous allons conserver nos centrales nucléaires que personne ne nous envie et en construire de nouvelles pour nourrir un peu plus l’opacité d’Areva. Nous allons garder nos incinérateurs producteurs de dioxine et en construire de nouveaux pour ne pas entamer l’empire de Veolia. On ne construira pas de nouvelles autoroutes… sauf pour contourner des agglomérations urbaines (?), sauf pour raison de sécurité nationale (??), sauf pour une raison d’intérêt local (???) . Pour les OGM en plein champ, c’est pour le moins le grand flou. On gèle la commercialisation des OGM-pesticides mais on promet à la FNSEA – et à travers elle aux firmes de l’agro-bio-business – la liberté de culture. Et l’on voudrait que le compte y soit ! Et le Président de la République a la superbe audace de dire que la France n’a pas à rougir de ce qu’elle a déjà fait en matière d’environnement !
L’homme de la rupture ne veut pas de la rupture sur l’essentiel. Curieuse rupture, en effet, que celle consistant à pousser, pour répondre à la crise écologique, tous les feux de la Croissance, ceux-là même qui sont la cause de la crise. Les ressources naturelles de la planète s’épuisent ? Qu’à cela ne tienne : liquidons les stocks avant fermeture définitive. Les inégalités croissent ? Qu’à cela ne tienne : gardons-nous de faire le moindre sacrifice pour les réduire. La taxe climat-énergie envisagée par le champion des ruptures qui ne rompent rien est au comble du cynisme. Elle sera compensée par un allègement équivalent de la taxation du travail afin de laisser intacte la part des profits dans le partage de la valeur ajoutée produite par les entreprises. En 2006, les profits des sociétés du CAC 40 ont augmenté de 17% tandis que les salaires progressaient péniblement de 2% en moyenne, à condition d’exclure ceux des grands patrons. Les revenus des cinquante patrons français les mieux lotis ont été de 3,8 millions d’euros en moyenne pour l’année 2006, soit pour chacun d’eux la valeur de 316 années de salaires d’un smicard. Le premier d’entre eux, M . Louis Schweitzer, PDG de Renault, a perçu… 11,6 millions d’euros en une année. Près de 950 ans de SMIC ! Quelle est ce pays où le travail d’un homme est réputé valoir mille fois celui de son semblable ? A l’échelle planétaire , les 95 000 individus les plus riches reçoivent l’équivalent de 70% du PIB mondial. Comment un monde si déséquilibré peut-il survivre ?
« Le profit est leur morale », écrivait autrefois Claude Julien. Encore n’a-t-il pas connu l’évolution la plus récente du capitalisme financier par laquelle les private equities - nouvelle catégorie de « fonds vautours » - fonds d’investissement à la rapacité sans limites, prennent le contrôle d’un nombre chaque jour croissant d’entreprises. Aux Etats-Unis, Un salarié sur quatre travaille pour eux. Ils ont racheté 400 entreprises en France l’an dernier et n’entendent pas s’arrêter là. En regard de la morale à six ou neuf zéros des affairistes osera-t-on aligner les six millions d’enfants qui meurent de faim ou de maladies associées chaque année dans le monde. Dénonçons avec Jean Ziegler le crime contre l’humanité que constituera demain le développement effréné des agro-carburants. Voilà le dernier avatar de la duperie : l’invention d’un nouveau « facteur de croissance » , infâme calcul selon lequel on nourrit les bagnoles du nord plutôt que les gosses du Sud. Le Grenelle de l’environnement est passé là à côté du cinquième moratoire, une manière de finir de remplir la coupe de l’inconscience.
Le profit et la surconsommation sont des monstres insatiables. En y mettant un frein sérieux il est possible de songer à la résolution de la crise environnementale. La question est éminemment politique. C’est pourquoi il faut « repolitiser l’écologie ». La sortir des griffes des vautours qui s’apprêtent à la dépecer pour s’en repaître sans scrupules ni partage. La repolitisation de l’écologie passe par l’éclosion et la structuration d’un mouvement social alliant consubstantiellement les questions environnementale et sociale . Les sociétés soumises à la loi d’airain du profit mondialisé sont beaucoup plus riches qu’on le croit de forces de résistance, certes dispersées , en attente d’un projet par lequel les hommes inscriraient leur empreinte plus dignement dans l’espace de la vie en commun. En réhabilitant le politique aujourd’hui dévoyé, en substituant la conviction à la croyance , la fédération des volontés et des actions obligerait le pouvoir politique à sortir de son impuissance. Alors, comme le dit Edgar Morin, l’espoir d’un « changement civilisationnel » naîtra.

Yann Fiévet
Professeur de Sciences Économiques et Sociales
Vice-président d’Action Consommation
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