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Messagepar yann sur Sam 19 Mai 2012 14:48

Le Sarkophage – 15 mai 2012


Exit !


Par Yann Fiévet


« Notre rapport au vrai passe par les autres.
Ou bien nous allons au vrai avec eux,
Ou bien ce n’est pas au vrai que nous allons »
Maurice Merleau-Ponty



Nous en avons fini de Sarkozy. Nous en avons heureusement fini après en avoir péniblement soupé. La fin du trop long repas fut particulièrement indigeste pour le citoyen quelque peu avisé des choses de la Cité et ayant réussi malgré tout à conserver presque intacts certains idéaux républicains. Hélas ! Sarkozy parti, il nous reste le sarkozysme. Nous n’aurons pas, en effet, la naïveté de croire qu’en quittant les ors de l’Élysée notre hôte indélicat a emporté avec lui tout ce qui a fait ce système de gouvernement si particulier, inconnu jusqu’à lui et que nous n’avons pas fini d’étudier pour en tirer toutes les leçons. Le sarkozysme a inoculé au fil des ans à la société française divers poisons qui pourraient se révéler résistants ou mortifères. Néanmoins, ne boudons pas notre plaisir. Notre légitime inquiétude pour l’avenir ne doit pas nous interdire de donner libre cours dans l’immédiat à notre profond soulagement.

Il paraît que M. Nicolas Sarkozy a durci le ton à la fin de la campagne électorale. Il l’aurait fait pour attirer à lui les électeurs du Front national. Rien n’est plus farfelu que cette analyse à la petite semaine. La vérité commande de dire que les derniers temps de la campagne furent un saisissant condensé du désastreux quinquennat du bateleur d’estrade en chef dont la superbe originelle s’était passablement émoussée au fil des ans. Tous les avatars du sarkozysme éparpillés aux quatre coins du quinquennat furent précipitamment ramassés dans un court laps de temps. L’avalanche fut prise pour un durcissement quand elle n’était que l’ultime révélation d’une ignominie que les plus avisés de nos concitoyens avaient très tôt dénoncée. A-t-on déjà oublié la création, dès l’arrivée de M. Sarkozy à l’Élysée en mai 2007, du Ministère de l’immigration et de l’identité nationale ? L’instauration urgente du bouclier fiscal quand progressaient la pauvreté, le chômage et la précarité ? Le racisme éhonté du discours de Dakar ? Et celui de Grenoble ? La liste est longue et fastidieuse des déclinaisons de cette ignominie nommée sarkozysme. Et il aurait fallu ne pas faire de l’anti sarkozysme durant la campagne ? Nous sommes fiers d’avoir cédé à cette tentation impérative dès le début du quinquennat et bien avant pour ceux qui considérèrent que ce système politique inhabituel et dangereux débutait réellement lorsque son principal promoteur devenait ministre de l’Intérieur en 2002. C’est l’anti sarkozysme vigilant qui fut décisif dans l’empêchement d’un second quinquennat. Nous y avons participé. Pourquoi n’en serions-nous pas satisfaits ?

Nous n’avions pas les mêmes valeurs

Le dernier acte marquant du sarkozysme encore incarné par son inventeur fut probablement le discours du Trocadéro le 1er Mai dernier. La pensée profonde de cet homme rétrograde se croyant moderne tient tout entière dans ceci : « Je veux une école où l’on apprendra à nos enfants à tracer la frontière entre le bien et le mal, entre ce qui se fait et ce qui ne se fait pas, entre la vérité et le mensonge, entre le beau et le laid : une école qui leur inculquera le goût de l’effort. » Ce qui devrait nous inquiéter au plus haut point est la timidité et la rareté des réactions à cette dernière volonté de M. Sarkozy. Se révèle ici une insondable ignorance. L’École dont rêve M. Sarkozy et les siens nous ferait reculer d’un demi millénaire, en deçà de l’invention de l’imprimerie, quand le savoir était essentiellement théologique. Cinq cents ans de lutte contre le manichéisme niés par celui qui déniait à la salariée subalterne le désir de lire « La princesse de Clèves ». Il est vrai que sur ce credo-là l’entourage du Président était plutôt bien garni, à commencer par l’inénarrable Frédéric Lefebvre pour qui Zadig n’est rien d’autre qu’une marque de vêtements.
Depuis Voltaire au moins l’on est convaincu que les frontières entre le bien et le mal, la vérité et le mensonge sont ténues, que le bien se nourrit du mal et la vérité du mensonge. La leçon de morale imbécile et d’un autre âge voulue par un homme qui est au cœur de toutes les troubles affaires d’une République qu’il a très largement contribué à dévoyer aurait dû laisser pantois le moindre de nos concitoyens ayant la liberté de pensée chevillée au corps. Ce discours ne pouvait convenir qu’aux individus persuadés qu’il existe des certitudes définitives, ignorants que c’est le doute et son dépassement qui ont toujours fait progresser la connaissance des hommes sur les choses et sur eux-mêmes. Que dire alors de la frontière entre le beau et le laid qu’il faudrait, sous peine de ruiner notre Civilisation, inculquer à nos enfants ? C’est l’homme du quinquennat où le vulgaire le disputa sans relâche à la médiocrité qui va la tracer ? Comme si la beauté était une simple affaire de catégories définies une fois pour toutes au lieu d’être une pensée sur les sensations de la beauté en perpétuelle évolution. Comme si « Les tournesols » de Van Gogh n’avaient pas d’abord été déclarés catégoriquement laids avant d’être élevés au pinacle par et pour la bourgeoisie devenue bien-pensante à leur égard. Non, décidément M. Sarkozy et ses disciples feraient de bien mauvais ( !) maîtres d’école. Soyons rassurés, ce n’est pas la reconversion qu’ils ambitionnent. Ils ont trop malmené l’École pour vouloir y entrer ou pousser leurs propres enfants à y faire carrière.

Les patriotes du vrai travail

Il reste de la tirade du Trocadéro « le goût de l’effort » qu’il conviendrait d’inculquer à nos enfants. Là encore, M. Sarkozy joue avec les ambiguïtés faciles. Il faut apprendre aux enfants le goût d’apprendre. Et il se trouve qu’apprendre nécessite un effort. Notre professeur de Morale se trompe donc quant à la finalité de l’École : elle n’est pas là pour inculquer le goût de l’effort mais le goût d’apprendre. L’effort n’est que le moyen, certes indispensable, que M. Sarkozy érige en but suprême. Le goût d’apprendre est une chose éminemment complexe qui n’a rien de commun avec le goût de l’effort sarkozyen obtenu, comme on peut aisément l’imaginer au bout de cinq années de durcissement du pouvoir en maints domaine, en large partie par la coercition. Vous savez, la peur de mal faire qui vous fait bien faire ! Le goût d’apprendre est une affaire culturelle, pas une affaire policière. Il demande du temps et des moyens humains et pécuniaires. Il est incompatible avec le mépris affiché pour les œuvres du patrimoine littéraire ou le travestissement des « Misérables » à des fins électorales. Il est incompatible avec le saccage de l’École publique orchestrée en France ces dernières années. Il est incompatible avec le refus d’abaisser significativement les effectifs des classes dans les établissements scolaires des « zones difficiles ».
M. Sarkozy a eu fort raison de parler de l’École. C’est une question essentielle. Mais il en a parlé tellement mal… Et si les jeunes, parents ou futurs parents l’avaient recalé précisément là-dessus !
Allez, nous savons bien où il s’agissait d’en venir : le goût de l’effort au service du « vrai travail ». Revenir du reste, plutôt que venir. C’est « la France qui se lève tôt » de 2007 et le « travailler plus pour gagner plus » qui fit long feu. On aura remarqué au passage une contradiction. Dans ses tentatives brouillonnes de rétablir la situation en sa faveur consécutivement à l’affirmation de sa volonté de « fêter le vrai travail » – et où l’on constata que lui-même distinguait fort mal la vérité et le mensonge – notre représentant en vraies valeurs nous expliqua qu’il avait seulement souhaité distinguer les travailleurs du privé qui souffrent souvent et ceux du public qui sont protégés. Comme les professeurs font le plus souvent partie de la seconde catégorie, on voit mal comment l’inculcation du goût de l’effort qu’ils ne possèdent pas eux-mêmes pourrait leur être confiée. Rassurons le « bon » peuple, celui que M. Sarkozy prétend avoir servi de toute son énergie et à tout instant durant cinq ans, qui pourrait avoir été encore une fois berné par la fausse évidence : les professeurs ont seulement le goût d’enseigner. C’est beaucoup plus précieux que le goût de l’effort. Et autrement plus utile à la République, surtout quand il faut la reconstruire.

Dans la Reconstruction qui s’impose il conviendra de n’exclure aucune catégorie de citoyens ou de résidents. Et surtout pas les immigrés, histoire de corriger ce douloureux sentiment que la France s’est perdue dans des discours et des actes nauséabonds. Certains doutent que les immigrés font du vrai travail mais sont convaincus qu’ils volent le travail des « vrais » Français. Ce qui est vrai tient en ceci : ils font le plus souvent le sale travail. Notre inquiétude, chassée un moment par la joie du départ de M. Sarkozy, revient vite. Il se dit deux choses au sein du Parti socialiste actuellement : si Jean-Luc Mélenchon n’a fait que 11 % au premier tour cela tient au fait qu’il aurait trop parlé des immigrés ; on a délaissé ces dernières années le peuple au profit des minorités. Faisons très attention : à oublier que les minorités appartiennent au peuple, on retombera dans les affres du sarkozysme. Du sarkozysme sans Sarkozy. Une manière de lui offrir une nouvelle victoire, en dehors des urnes et dont un autre ou une autre s’empresserait de recueillir les fruits empoisonnés. Au travail !
yann
 
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