Un jour avec... Yann Fiévet

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Un jour avec... Yann Fiévet

Messagepar yann sur Mer 6 Mai 2015 18:02

UN JOUR AVEC…

Yann Fiévet, « ce n’est pas avec ses yeux que l’on voit le mieux »


Notre ami Yann Fiévet est né en avril 1955, à Saint-Denis, à l’orée de « la société de consommation », dont il dénoncera les outrances quarante ans plus tard, pour reprendre sa propre formule. C’est en 1994, en effet, qu’il propose à Joël Guégan, directeur du Peuple breton, d’ouvrir une chronique « antilibérale » dans les colonnes du journal. Vingt ans plus tard, elle se nomme toujours « Leurre de vérité », toujours aussi stimulante intellectuellement et pertinente dans l’analyse des avatars du néolibéralisme.

Le professeur de sciences éco, en poste au lycée Jean-Jacques-Rousseau de Sarcelles depuis plus de vingt-cinq ans, avait une passion pour ce qu’il appelle la « baguenaude sur deux-roues non motorisé » ou encore, pastichant celui qui a donné son nom à son lycée, « les rêveries du pédaleur solitaire ». Car les longs raids à bicyclette, en France et à l’étranger, sont propices à la cogitation. « Cela a dû jouer un rôle au début de ma réflexion sur la marche du monde », dit-il. Pourtant, à 30 ans passés, la mort dans l’âme, il lui a fallu raccrocher le vélo et s’adapter à une cécité progressive, mais inéluctable.
Le combat contre l’adversité, cela vous renforce, vous forge un caractère difficile pour les autres, vous donne un autre regard sur le monde qui vous entoure, témoigne-t-il, lui qui a dû déployer tant d’énergie pour continuer d’exercer son métier de prof dans une société si mal préparée, malgré les déclarations officielles, à intégrer pleinement les handicapés.
Il lui a fallu se battre – nous nous en souvenons – pour garder à ses côtés l’assistante qui lui était « généreusement attribuée ». Au cours des trente dernières années, il a pu mesurer à quel point « ce n’est sans doute pas avec les yeux que l’on voit le mieux ».

Breton en région parisienne
Chez le jeune Yann Fiévet, la conscience qu’il existait un « problème breton » a d’abord été d’ordre culturel. Encore lycéen, il s’étonne que la culture à laquelle depuis tout petit il a accès par sa mère, élevée en breton dans une modeste ferme de Maël-Carhaix jusqu’à son entrée à l’école élémentaire publique en 1936, avait si peu droit de cité. « Je n’avais pas alors conscience de la force d’uniformisation que le centralisme « jacobin » contenait en profondeur », dit-il.
Mais il commence à lire. Deux ouvrages le marquent particulièrement, d’abord celui de Morvan Lebesque, Comment peut-on être breton ?, et « son sous-titre si éclairant une fois le livre refermé » : Essai sur la démocratie française, et puis l’histoire du Mouvement breton établie par Alain Déniel. Plus tard, il lira les travaux de l’école ethnopsychiatrique bretonne, notamment ceux de Philippe Carrer, et « ce sera un autre choc ».
Après la maîtrise, Yann prépare un DEA, dirigé notamment par Michel Wieviorka, intitulé Économie et aménagement de l’espace. Il profite de la liberté qui lui est laissée pour axer tous ses travaux sur la Bretagne dans ses dimensions économiques, sociales, politiques, historiques « et même écologiques puisque l’Amoco Cadiz avait eu la mauvaise idée de s’échouer sur nos côtes l’année précédente ».
En 1980, il adhère à la section UDB de Saint-Denis, vivement encouragé – on les comprend ! – par Raymond Géléoc et Pierre Even. Membre du bureau politique de 1984 à 1994, il sera responsable du service Études et réflexion, créera Breizh-Eco (recueil statistique de la Bretagne à cinq départements), publiera Le Procès du centralisme. Plaidoyer pour un autre système politicoadministratif, et, en collaboration avec Kristian Guyonvarc’h, Une Bretagne responsable dans un monde solidaire.

Le procès du néolibéralisme
Dans la présentation de cette dernière publication, on peut lire : « C’est d’une révolution mentale dont le monde a besoin. Révolution pour un modèle économique soutenable par la nature et au service de la solidarité entre les hommes. La Bretagne y aurait toute sa place, celle d’un peuple responsable et ouvert parmi d’autres peuples responsables et ouverts. C’est ambitieux, mais vital. »
Ce texte date de 1994, année où Yann entame la longue série de « Leurre de vérité » pour dénoncer le rouleau compresseur du néolibéralisme en marche depuis déjà une dizaine d’années, car, dit-il, « il était pour moi patent que nous n’étions qu’au début de la destruction de tout ce qui avait permis de civiliser sensiblement le capitalisme après la Seconde Guerre mondiale.
« Le grand bond en arrière était lancé. En même temps, je comprenais que pour défendre des idées un ancrage territorial n’est pas indispensable. De n’importe où il importait de combattre le néolibéralisme, sa prétention à l’hégémonie économique, sa négation de l’existence de ce que l’on nomme « le bien commun ».
Il était tellement évident que « la marchandisation du monde » n’épargnerait aucun territoire, pas plus la Bretagne qu’un autre ».
Pour combattre l’apathie générale qui ne peut que favoriser « la révolution conservatrice », comme l’appelait Pierre Bourdieu, Yann Fiévet s’est fait depuis une dizaine d’années « pourvoyeur d’informations diverses via Internet » pour le bénéfice de nombreux correspondants et « têtes de réseaux » qui apprécient – et nous en sommes – cette information qui informe. Cela en se tenant à bonne distance des réseaux sociaux dominants la globosphère, car « on n’est pas là pour se faire de pseudo-amis mais pour partager de vraies interrogations, faire connaître des analyses véritablement critiques sur la casse sociale ou le désastre écologique ».
Pour celui qui tient la chronique intitulée « Trompe l’œil » dans la revue Les Z’indigné-e-s, dirigée par Paul Ariès, événementiel et émotionnel sont bien les deux mamelles de la société médiacratique qui nous a envahis et tétanise désormais la plupart des citoyens.

On ne peut se contenter d’écrire
Si l’ancrage territorial n’est pas indispensable pour dénoncer les méfaits du néolibéralisme, « l’engagement, là où l’on vit, permet à la fois la confirmation et la confrontation de ses idées ; on ne peut se contenter d’écrire », telle est la conviction de celui auquel personne ne ferait le reproche de n’être qu’un homme de l’écrit.
Il a avec quelques autres créé en 2000 un comité local d’Attac, cofondé en 2001 Action Consommation, il anime une asso locale regroupant 800 familles dont le but est la création de circuits courts, bel exemple de prise d’autonomie de groupes de citoyens, souligne-t-il.
Il participe au collectif pour le Triangle de Gonesse, qui lutte contre « le grand projet inutile » Europa City du groupe Auchan, sur 700 hectares de terres parmi les plus fertiles d’Europe, entre Roissy et Le Bourget, voués à la spéculation foncière et à la promotion immobilière, avec en prime une gare « en plein champ » : un îlot d’indécente prospérité dans la partie la plus pauvre du Val d’Oise et en bordure du département le plus pauvre de France, condamne-t-il sans appel.
Yann Fiévet mise sur l’intelligence des hommes – et leur engagement – pour remettre en cause « le dogme destructeur de la croissance sans fin, pour substituer à l’économie de confiscation une économie réellement distributive ».
Alors, « la Bretagne et tous ceux qui ont choisi d’y vivre ont toutes les raisons de croire aux possibilités de cette terre à résister aux dérives de notre temps. L’économie bretonne enchâssée dans le capitalisme triomphant a sans doute quelque chose à gagner, du moins une minorité de ses acteurs.
« Cependant, la tendance lourde à la concentration du capital ne pourra, en Bretagne comme ailleurs, que contribuer gravement à l’accentuation des inégalités sociales. La Bretagne ne donnera cours pleinement à ses atouts agricoles, maritimes, énergétiques et culturels qu’en optant pour une voie originale dans laquelle l’écologie de ce pays prendrait tout son sens ».

Herri Gourmelen (Le Peuple Breton de mai 2015)



[[[NOTES]]]
• Le blog de Yann Fiévet : www.yanninfo.fr
• L’autonomie du consomm’acteur : www.circuits-courts.fr
• Des chroniques de « Leurre de vérité » (2000-2009) ont été publiées sous le titre Le monde en pente douce aux Éditions Golias en 2009, avec une préface de Paul Ariès.
• Yann Fiévet tient également une chronique intitulée « Trompe l’œil » dans la revue mensuelle Les Z’indigné-e-s, dirigée par Paul Ariès.
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