L'Histoire à la rescousse

Modérateur: yann

L'Histoire à la rescousse

Messagepar yann sur Lun 3 Mar 2014 19:50

Les Zindignés / La vie est à nous - No 7 – Mars 2014


Trompe l’œil


L’Histoire à la rescousse


La peur est mauvaise conseillère, dit-on. La France, celle que nous fréquentons aujourd’hui et que certains esprits paresseux croient née sous Clovis, est régulièrement la proie d’un effroi millénaire : et si elle cessait demain d’être la France. Le maintien indéfectible du centralisme politico-administratif, peu entamé par quelques faux-semblants nommés pompeusement régionalisation ou décentralisation, témoigne d’un manque de sérénité quant au devenir de la « Nation éternelle ». Et voilà que certains imprudents ravivent la menace d’implosion de l’unité chérie en remettant sur le tapis le statut des langues minoritaires. Comme dans le même temps les Bretons, coiffés de bonnets rouges, de nouveau s’agitent l’occasion était trop belle d’écrire une nouvelle page du « roman national ». Et dans ces cas-là, tout est bon à prendre ! On puisera dans l’Histoire de salutaires arguments pour justifier la crainte de perdre un jour prochain l’unité nationale. Bonnes gens, votre France n’est pas menacée que de l’extérieur, elle a aussi – et de longue date – de redoutables ennemis intérieurs. Sachez les reconnaître où nous serons perdus.

Inlassablement, de manière pathologique, la France interroge son identité , identité instable car faite des multiples apports parsemant son histoire. A certains moments elle se satisfait de ce visage tourmenté, à d’autres moments elle accepte mal d’être ce que Gérard Noiriel nomme « le creuset ». Des apports économiques et culturels précieux issus de la domination coloniale et des vagues d’immigration qui l’accompagnèrent ou la suivirent, des apports plus anciens et tout aussi précieux puisés au fil du temps long de l’incorporation de diverses contrées à ce qui finira par devenir l’hexagone, autant de faits foisonnant dont tantôt on s’enorgueillit, tantôt on est oublieux. La France éternelle venue de la nuit des temps est un mythe grandiose construit par la juxtaposition d’une myriade de mythes plus ou moins grands auxquels la communauté dite nationale a besoin de croire. De Clovis, grand « pacificateur et rassembleur des Francs », au petit Chauvin, soldat-laboureur régulièrement appelé à faire la guerre dont il sort toujours indemne pour mieux retrouver son labeur quotidien, en passant par l’obscur et vague Charles Martel repoussant en 732 non pas « les Arabes » à Poitiers mais les musulmans d’Espagne, les manuels scolaires de la République ont longtemps été truffés de ces accommodements qui font une historiographie unificatrice. . L’on tourne facilement en dérision le fameux « nos ancêtres les Gaulois » ânonné par les petits Africains. L’on se moque beaucoup moins volontiers du travestissement en alliance pleinement consentie de la soumission en 1532 d’Anne de Bretagne au roi François 1er. Tout bien considéré, l’important tient au fait que l’on finit toujours – souvent trop tardibement- par rétablir les faits. Et c’est aussi pour cela que la France demeure la France, qu’elle digère tranquillement ses anciennes peurs.

Les peurs certes s’apaisent mais continuent de couver sournoisement,
Prêtes à se raviver quand les sentinelles de la rectitude de la « République une et indivisible » sonnent l’alarme. A leurs yeux, l’actuel Président de la République est en train de commettre un crime de lèse-unité. Rendez-vous compte : la France pourrait, après vingt-cinq ans de mépris, ratifier enfin la Charte européenne des langues minoritaires que seule la Grèce refuse parmi les quinze premiers pays de l’Union européenne. Au rang des langues minoritaires de France l’on compte le breton qui donna à la langue dominatrice le méprisant baragouiner (1). Chacun sait que la Bretagne a conservé de surcroît une identité culturelle forte et vivante, une de ces identités qui du reste rend pour le moins saugrenue l’idée que la France est un pays latin. La terrible menace de l’éclatement envahit alors les esprits vigilants et l’Histoire est de nouveau convoquée... à charge évidemment. On rappela promptement que la plupart des militants de l’Emsav (2) abait épousé la cause nazie durant la Seconde Guerre mondiale , espérant ainsi obtenir du IIIème Reich un statut d’indépendance pour la Bretagne. Seuls quelques-uns d’entre eux se retinrent dès 1938 de commettre cette faute inexcusable quand ils comprirent que leur combat pour la défense de la langue bretonne ne pouvait s’engloutir dans le discours de la pureté raciale. Les autres persistèrent et allèrent, pour certains d’entre eux, jusqu’à endosser l’uniforme nazi. Ces groupes menèrent quelques actions mortelles contre les résistants bretons. Si désastreuse que soit cette errance politique la vérité commande de dire que ce mouvement ne représentait que quelques centaines d’individus. La mémoire des Bretons les a depuis longtemps jugés. Ils firent bien sûr un grand tort à la défense de la langue bretonne. En ressassant à l’envi ces faits indéfendables que la vérité historique impose certes de ne pas ignorer l’on en oublie que la Résistance a existé en Bretagne. Pas très nombreuse – mais où l’était-elle ailleurs en France ? – on lui doit d’avoir sérieusement participé à la lutte contre l’occupant, le maquis de Saint-Marcel dans le Morbihan en est le meilleur exemple. Et l’on oublie par la même occasion que les résistants du Trègor, du Léon ou du Menez du (3) parlaient presque tous le breton entre eux et avec leur population, l’œuvre d’éradication de l’Instruction publique ayant tardé à porter tous ses fruits.

Ne se suffisant pas de l’appel à l’Histoire, fut-elle tronquée ou exagérée, les furieux adversaires des « langues du passé révolu » donnent dans la généalogie à deux sous. Les défenseurs actuels de la reconnaissance du breton seraient les dignes descendants des militants perdus de l’Emsav des années 1930-1940. Leur dessein seraient le séparatisme, la rupture d’avec la France qu’ils honniraient. Les ayatollahs de la langue unique sont donc incapables de voir dans la défense des langues minoritaires autre chose qu’une revendication purement politique. Plaignons-les de ne voir dans la langue qu’un instrument au service d’un but de conquête de la souveraineté sur un territoire. Ironie de l’Histoire… contemporaine, ce sont les fossoyeurs indifférents des « mauvaises langues » qui signent des pétition pour défendre la langue française menacée par l’impérialisme culturel de l’anglo-américain. La mondialisation semblant être une fatalité, encourageons-les à baisser pavillon, à entrer dans la modernité comme leurs ascendants sous la IIIème République ont su encourager à le faire les peuples arriérés de nos campagnes reculées. Demain, nous pratiquerons ( !) tous le « globish ». Et cela n’aura évidemment aucun rapport avec la disparition de ce qu’il nous reste aujourd’hui de diversité linguistique.

Yann Fiévet


(1) Bara ha gwin signifie en breton du pain et du vin.
(2) Nom donné au « mouvement breton ».
(3) Montagnes noires, en centre-Bretagne.
yann
 
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