Les Indignés d'In-Salah

Modérateur: yann

Les Indignés d'In-Salah

Messagepar yann sur Mar 24 Fév 2015 12:00

Les Zindignés - No 23 – Mars 2015


Trompe l’œil

Les Indignés d’In-Salah


C’est le tour de l’Algérie ! Le sous-sol du pays regorgerait de gaz non conventionnel encore nommé gaz de schiste. Il semble que l’on soit à la veille de vouloir l’exploiter tout en affirmant –comme on le fait partout ailleurs - que pour le moment il ne s’agit que d’une simple volonté d’exploration. Un premier puits de fracturation a déjà été creusé en décembre dernier à une trentaine de kilomètres d’In-Salah ; un second est fortement envisagé dans cette région du bassin de l’Ahnet. Les autorités du pays qui ont depuis longtemps délaissé cette région ne se sont évidemment pas embarrassées de consulter les populations autochtones ni même de s’assurer que les autorités locales seraient en mesure de faire accepter le projet à leurs administrés. Le 1er Janvier dernier la contestation populaire se renforça à In-Salah, ville forte de cinquante mille habitants, située à mille deux cents kilomètres d’Alger. Des Indignés, déterminés et jeunes pour la plupart, ont entamés ainsi un bras de fer avec la Sonatrach (1). Leur mouvement est en ces lieux et en ces circonstances tout sauf anecdotique. Il est également, pour les mêmes raisons, ô combien risqué.

Il est permis de s’étonner. L’Algérie possède encore d’immenses réserves conventionnelles de pétrole et de gaz. Ce n’est donc pas là que l’on s’attend a priori à voir fleurir les projets de fracturation hydraulique du sous-sol par des techniques onéreuses, fort dommageables pour l’environnement et dangereuses pour la santé des populations avoisinantes. Cependant, l’étonnement premier s’estompe rapidement lorsque la pleine réalité du contexte est envisagée. Il faut d’abord compter avec le fait – mortifère sans doute – que le monde n’a toujours pas amorcé le début du commencement du renoncement au recours massif aux hydrocarbures. Le secteur est aux mains de firmes géantes ayant les coudées franches partout où elles agissent. Leur féroce appétit de profit se nourrit depuis plus d’un siècle de la dévoration des entrailles de la terre. Peu importe que les hydrocarbures deviennent plus difficiles à extraire à mesure que les gisements les plus accessibles s’épuisent. La technique suivra bien. Et en effet elle suit. Dans la région d’In-Salah, la Sonatrach a pressenti la société Halliburton (2) qui a fait ses preuve depuis plus de dix ans dans maintes contrées des Etats-Unis pour fracturer les paysages les plus naturels et polluer à jamais de nombreuses ressources en eau. Ensuite, l’Algérie n’a jamais réussi – l’a-t-elle vraiment tenté – à réduire sa dépendance à l’égard de sa production d’hydrocarbures qui assure toujours plus de 90% de ses ressources d’exportations. Le pays semble vouloir poursuivre dans cette voie au lieu d’envisager sérieusement pour l’avenir le tournant d’une diversification industrielle. On exploitera donc demain les gisements non conventionnels comme l’on a exploiter hier les gisements conventionnels ou pour préserver ces derniers (3). Enfin, le « grand sud » algérien a depuis longtemps été délaissé par le pouvoir central ; sa population ne croit plus aux promesses de partage de la « rente pétrolière », promesses si souvent non tenues. Alger pensait probablement pouvoir continuer à ignorer cette région reculée et sa population qu’il croyait résignée.

Le vrai étonnement, dans un tel contexte, Vient donc plutôt de l’évènement que constitue l’organisation d’u vaste mouvement « anti gaz de schiste » formé au début de cette année à In-Salah et autres villes du Sahara comme Tamanrasset ou Ouargla. Les autorités locales sont débordées. Il leur est reproché du reste de ne pas avoir su prévenir ce mouvement afin de le désamorcer avant qu’il ne prenne de l’ampleur comme l’on est habitué à le voir d’ordinaire en Algérie. Le mouvement est trans-générationnel même si les jeunes y sont très nombreux à l’instar de l’ensemble de la population du pays. Les femmes y prennent également toute leur part, telle Hacina Zegzeg qui vit et travaille à In Salah, et est l'une des coordinatrices les plus actives de la contestation. Les habitants d’In-Salah sont informés : ils connaissent précisément les dangers de la fracturation hydraulique, notamment en ce qui concerne la pollution des ressources en eau - particulièrement précieuses dans cette partie de l’Algérie – ou les rejets massifs de méthane qui en résultera, gaz à l’effet de serre considérablement plus puissant que le gaz carbonique. Nous ne sommes plus au temps des essais atomiques initiée par la France au Sahara à la fin de la domination coloniale sur l’Algérie. Les plus âgés se souviennent que lors des essais on ne les prévenait pas et qu’aucune protection particulière n’était mises en œuvre (4). Au cours des cinquante années qui suivirent, au moins trente mille victimes furent dénombrées en Algérie. Les plus jeunes connaissent cette histoire et ne sont donc plus prêts à s’en laisser conter. Chaque jour depuis le début du mouvement tous se rassemblent, de l’aube à la nuit tombée, sur une vaste place du centre-ville d’In-Salah rebaptisée Sahat Essoumoud (Place de la Résistance). Là sont organisés, sous de grandes tentes et dans le plus grand calme, débats et circulation des informations essentielles au mouvement. « L’expertise citoyenne » progresse grâce aux plus déterminés, tel Ahmed Belkou, vingt-cinq ans, cadre d’entreprise pétrolière , trilingue et parfaitement à son aise avec les outils de la communication moderne. Certains jours des manifestations se déplacent hors de ce cœur névralgique. Celle du 14 janvier a rassemblé quinze mille personnes derrière des banderoles aux slogans sans équivoque : « Gaz de schiste, désastre sanitaire », « Nous ne sommes pas des cobayes », « Des projets d’extermination, un pays sans souveraineté », etc.

Nous assistons là à un mouvement comme il en existe trop peu en Afrique et dans nombre de contrées où sévissent les prédateurs de l’extractivisme. Il est un combat résolument tourné vers l’avenir, porteur de la volonté d’un monde écologiquement et socialement plus viable. Pourtant, le risque est grand que tout soit mis en œuvre pour le dévoyer. Le pouvoir algérien commencerait par le qualifier de rébellion, d’affirmer qu’il va à l’encontre des intérêts supérieurs du Pays. Une telle crispation serait associée rapidement à une répression policière et militaire. La résistance des Indignés, aujourd’hui totalement pacifiques, entraînerait une nouvelle crispation du discours »officiel » par lequel les simples rebelles deviendraient des « terroristes ». Les armes employées alors pour les réprimer seraient d’une tout autre dimension. N’oublions pas que la région d’In-Salah n’est pas très éloignée de territoires politiquement très instables pour ne pas dire non contrôlés. C’est dire si les Indignés du grand-sud algérien vont avoir besoin de soutiens extérieurs, moraux et militants. Leur combat n’est algérien qu’en apparence.

Yann Fiévet


(1) La Sonatrach (« Société Nationale pour la Recherche, la Production, le Transport, la Transformation, et la Commercialisation des Hydrocarbures) est une entreprise publique créée en décembre 1963. Elle est un acteur majeur de l'industrie pétrolière surnommé la major africaine en raison de la première position qu’elle occupe sur le continent.
(2) Halliburton, fondée en 1919), à Dallas au Texas par Erle Halliburton, est spécialisée dans ce que l’on nomme les « services pétroliers », tel le forage et toutes les techniques associées à cette activité essentielle à l’exploitation pétrolière et gazière.
(3) L’Algérie a identifié sept zones de son territoire comme étant potentiellement riches en gaz de schiste. Le pays pourrait abriter la troisième réserve mondiale de cet hydrocarbure, derrière la Chine et l’Argentine.
(4) Il est vrai que l’on ne protégeait pas non plus les militaires du contingent servant à Reggane !
yann
 
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