Le partage en rêve

Modérateur: yann

Le partage en rêve

Messagepar yann sur Mar 21 Juil 2015 21:36

Les Zindignés - No 26 – Juin 2015


Trompe l’œil

Le partage en rêve


La profondeur mortifère des multiples formes de ce que nous nommons la Crise est une certitude. Cette certitude-là est entendue du plus grand nombre de nos congénères. Cependant, une autre certitude n’est acceptée pleinement, semble-t-il, que par une minorité : c’est par le partage que l’on résoudra les nombreux déséquilibres causés par la crise. Evidemment, le partage n’est pas seulement celui des richesses matérielles. Il doit comprendre aussi celui de la volonté commune de construire ensemble la société. Si les expériences sociales inspirées par le désir de partage se multiplient elles sont le plus souvent des îlots sur l’océan en expansion des replis égoïstes ou communautaires. Hélas ! les forces en présence paraissent aujourd’hui pour le moins inégales.

C’est probablement sous l’angle de l’écologie que la crise devrait susciter la plus grande inquiétude tant par ses effets actuels déjà très préoccupants que par les périls à venir si la « communauté des hommes » continue de ne pas prendre au sérieux la sauvegarde de la planète supportant l’Humanité. A défaut de la mobilisation générale souhaitée, un peu partout des groupes d’individus participent à la construction d’une nouvelle forme d’économie reposant sur l’usage partagée des objets de consommation plutôt que sur leur propriété individuelle. Ainsi, la sharing economy ou économie collaborative a trois mérites : introduire une rupture dans la course à la consommation sans frein imposée par le régime d’accumulation du capitalisme industriel ; recréer du lien social là où la privatisation généralisée de la satisfaction des besoins humains le fait disparaître ou le dissout dans des relations purement marchandes ; alléger le fardeau que le « consommationnisme » fait peser sur les écosystèmes naturels et le climat. L’organisation actuelle de nos sociétés autour du mythe de la Croissance sans fin et de l’obtention espérée de celle-ci par l’exacerbation de la concurrence des nations et des firmes transnationales ne permettent pas le plein épanouissement des conditions de cette économie du partage. Ils en sont de fait les adversaires. Tout au plus est acceptée la présence dans les recoins du tissu social de quelques niches opportunément utilisées comme alibis commodes pour que rien ne change en profondeur. C’est toujours l’économie de prédation qui domine et s’étend encore. Prédation sur l’environnement puisque cette économie repose dramatiquement sur l’exploitation massive des sources d’énergie fossiles. Prédation sur les sociétés par l’accentuation des inégalités au profit des plus gros propriétaires du capital contre la multitude des salariés de plus en plus précarisés.

Le refus de favoriser sérieusement l’épanouissement de l’économie du partage, au-delà de vagues discours politiques trompeurs, produit le terreau sur lequel ne peuvent que prospérer les populismes faciles et le racisme criminogène. L’accaparement de la majeure partie des richesses matérielles au profit d’une infime minorité de possédants et l’impact écologique planétaire de cet accaparement ont puissamment été dopés par la gestion ultralibérale de l’économie à l’œuvre depuis près de quatre décennies. Les dégâts sociaux et environnementaux frappent évidemment d’abord ceux qui ne disposent pas des moyens de s’en ^prémunir. Les franges inférieures de « la classe moyenne » ne sont plus épargnées par le risque d’exclusion. L’insécurité sociale et écologique objective complété par la peur – plus ou moins rationnelle – d’y tomber qui gagne elle aussi du terrain provoquent la recherche des « responsables ». Les manifestations temporelles de la crise s’inscrivent dans l’espace, transforment les territoires, préservent quelques-uns d’entre eux qui seront autant de refuges, défigurent les autres où le mal de vivre s’installe. Il existe ainsi une discrimination territoriale que les politiques d’aménagement amplifient dès lors que les aménageurs raisonnent essentiellement en terme de rentabilité financière de leurs projets et de solvabilité des principaux bénéficiaires des opérations immobilières ou commerciales. C’est dans ce désastreux contexte que les déclassés sociaux, les perdants de la compétition économique, les disqualifiés de la course à la réussite croient trouver en d’autres un peu mieux lotis qu’eux-mêmes les vrais responsables de leur pénible situation. Ce penchant est d’autant plus facile que nombre de discours ^politiques, dont l’extrême-droite n’a pas l’apanage, l’utilise comme fonds de commerce ou comme dérivatif à l’impuissance des pouvoirs en place. La floraison des boucs-émissaires nous éloigne chaque jour davantage de la construction sociale pour tous et par tous.

Et ce n’est pas la fermeture de l’Europe qui va nous en rapprocher. En agitant l’épouvantail de l’invasion des « damnés de la terre », en foulant aux pieds le droit d’asile, en ne regardant nos frères lointains que comme une menace pour notre identité l’on ne fait que préparer un sombre crépuscule. Il serait peuplé de démons que nous n’aurions pas su écarter quand il en était encore temps. Il n’y aurait alors plus grand chose à partager. Conjurons vite ce sort funeste !


Yann Fiévet
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