Vingt ans seulement !

Modérateur: yann

Vingt ans seulement !

Messagepar yann sur Lun 26 Mai 2014 16:01

Vingt ans seulement !


Le « leurre » est né en juin 1994. Il a donc aujourd’hui vingt années d’existence. Pourtant, pas de quoi pavoiser, pas de quoi le fêter, pas de quoi en être spécialement fier. S’il a vu passer trois « rédac chef » le défendant plus d’une fois contre vents et marées, il a la longévité modeste. Il va seulement demander à son auteur, toujours le même depuis ses débuts sous Balladur, de lui rendre un hommage discret. Ainsi, l’occurrence de ce mois ne sera qu’un leurre d’anniversaire, histoire de demeurer tapi dans les ombres du paysage pour mieux surprendre les mensonges de notre époque.

Il avait d’abord fallu imposer une idée : ce n’est pas parce que le leurre ne nommera pas chaque mois la Bretagne et les Bretons qu’ils en seront absents. D’emblée, Joël Guégan qui venait de prendre en charge la rédaction du Peuple Breton accueillit avec enthousiasme cette nouvelle rubrique mensuelle et en accepta pleinement le parti pris. A l’heure de la mondialisation néolibérale, le monde s’invite en Bretagne et doit en échange accepter que la Bretagne s’invite chez lui. Les problèmes économiques et sociaux de la Bretagne ainsi que leurs éventuelles solutions n’ont pas que des racines en Bretagne et l’ailleurs ne doit pas être indifférent à ce qui se passe en Bretagne. Un autre parti pris de cette chronique tient à son titre : il s’est agi dès le départ de dénoncer les fausses évidences du temps néolibéral. Le « tournant de la rigueur » négocié (!) par « la gauche de gouvernement » avait déjà dix ans. L’on savait que le pli était pris pour longtemps. Il était donc temps de mesurer toute l’ampleur de ce que Pierre Bourdieu nomma « la révolution conservatrice ». Le premier papier de la chronique était prémonitoire : attristante Italie. Silvio Berlusconi venait d’être élu pour la première fois à la tête de son pays. La politique-spectacle parvenait enfin à son comble en Europe un homme fortuné à l’image totalement fabriquée par les médias de masse – en l’occurrence les siens tentaculaires – s’emparait du pouvoir politique d’Etat. C’était la victoire de l’efficacité des réseaux d’influence contre l’esprit de la démocratie. « Sarko » était alors maire de Neuilly et se préparait à recevoir le discrédit de son camp en soutenant le mauvais cheval lors de la Présidentielle de 1995. Son heure est venue plus tard comme une fatalité annoncée. Lui aussi dévoiera la fonction d’homme d’Etat avec cependant, soyons magnanimes, une vulgarité un ton en dessous de celle de son homologue transalpin. Comme tout cela nous paraît loin alors que c’était hier.

Le leurre a vingt ans et c’est aussi le temps qu’il a fallu aux Italiens pour être enfin débarrassés de Berlusconi. Il vient d’être condamné dans le premier procès d’une série à venir. Condamné ? Oui ! Il va devoir passer chaque semaine quelques heures dans un hospice pour personnes âgées. N’ironisons pas sur le poids de la sanction : il s’agit sûrement d’un vrai supplice pour celui qui affectionne tant la jeunesse. De ce côté-ci des Alpes nous continuons d’attendre le premier procès du corrupteur en chef. Il a récemment bénéficié d’un premier non-lieu. Il n’est pas certain que notre justice parvienne à inventer pour lui une punition plus méchante que celle infligée au cavaliere ! Lorsque la démocratie est malade, sa Justice l’est aussi. Les citoyens – du moins ceux qui le demeurent - s’impatientent. Le drame se noue ici : ils attendent un changement qui probablement ne viendra pas avant longtemps. Car ce qui est également apparu depuis vingt ans est le non-sens de l’alternance. La Droite française est en capilotade et ne saurait ainsi constituer une menace à brève échéance pour la Gauche. Alors, pourquoi cette dernière s’obstine-t-elle à ne pas changer de politique ? Elle ne le peut plus. Depuis vingt ans l’Europe néolibérale a fait son œuvre. La gestion monétariste de l’Euro a emprisonné la politique économique et les peuples dans un austère carcan indépassable.

Vingt ans était sans doute la durée nécessaire et suffisante au marché des idées pour qu’il impose dans les esprits les concepts phares de « la nouvelle ère ». Le néolibéralisme économique a d’abord triomphé par le renversement des idées et des valeurs morales qu’elles portaient. On assure mieux la promotion de l’entreprise privée en dénigrant au préalable les services publics. L’épanouissement individuel par le mérite doit beaucoup à l’affaiblissement de l’idée de progrès social par le partage. La solidarité est devenue la solidarité active : elle ne va plus de soi, il convient de la mériter. Cependant, l’on n’a pas fournis aux combattants les moins armés les moyens d’affronter la méritocratie et « la guerre de tous contre tous ». Alors, les disqualifiés deviennent légion. Et, par-dessus le marché, on les promeut premiers coupables de leur « non performance. Pierre Bourdieu – encore lui mais comment s’en lasser lorsque l’on est de gauche ? – disait qu’à long terme nous serons tous adaptés à la « société de marché » mais que pour atteindre ce stade les souffrances endurées seront immenses. L’on cite souvent une réflexion d’Antonio Gramsci – peut-être pour mieux ignorer le reste de son œuvre – dans laquelle il montre que les périodes de grande transformation sont des « entre-deux » où l’ancien monde résiste à l’émergence du monde nouveau. La suite de cette réflexion est malencontreusement tombée dans les oubliettes de la pensée intellectuelle : dans l’entre-deux mondes peuvent naître des monstres nommés fascismes, barbarie raciale, guerres civiles…

Au péril que constitue le creusement mortifère des inégalités sociales les vingt ans écoulés nous ont légué l’aggravation dramatique de la crise écologique. La création du « leurre » intervenait peu de temps après le premier « sommet de la terre », celui de Rio. Le constat y était déjà clairement posé. Est-il vraiment excessif d’affirmer que les vingt ans qui nous en séparent désormais furent des années perdues ? Allons-nous également perdre les vingt prochaines ? Alors, il sera trop tard. Une vérité devrait désormais s’imposer : la résolution de la crise écologique dans un monde plus juste est un chantier incompatible avec la prolongation du capitalisme néolibéral.

En juin 2004, le leurre intitulé « dix ans déjà » plaçait cette chronique régulière sous un principe très motivant, « satisfaire les affligés et affliger les satisfaits ». Eh bien, nous n’y changerons rien, au moins jusqu’au prochain anniversaire du leurre.

Yann Fiévet
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