François nous sermonne justement

Modérateur: yann

François nous sermonne justement

Messagepar yann sur Mar 21 Juil 2015 21:45

François nous sermonne justement


Il fallait bien s’y attendre. A force d’immobilisme, pour ne pas dire de reculades devant l’obstacle, l’autorité morale supérieure de la civilisation chrétienne allait finir par mettre les créatures – humaines – du Très-Haut devant leur criminelle inconséquence. Le Pape François a donc pris résolument la plume. Il résulte de cette volonté une encyclique de fort bonne facture qui pourrait faire date. D’abord en raison de l’objet même de la sentence papale : la crise climatique dramatique que vit déjà l’Humanité et qui, très probablement, va s’aggraver. Ensuite parce que François ne s’adresse pas là seulement aux catholiques fidèles mais à l’ensemble des humains peuplant notre planète. Un texte à portée universelle destinée en particulier à une « communauté politique mondiale » empêtrée dans un statu quo mortifère. Plus qu’un sermon religieux l’encyclique nouvelle est une magistrale leçon politique.

Cette encyclique entièrement rédigée sous le pontificat de François, intitulée Laudato si ("Loué sois-tu") et publiée le 15 juin dernier par le journal italien L’Espresso, est la première de l’Église catholique consacrée à la crise écologique. Issue d’entretiens avec de nombreux scientifiques et spécialistes des questions écologiques, elle vise à définir la position officielle de l’Eglise sur la question et devrait servir ensuite de références aux évêques, aux prêtres et aux fidèles. Cependant, François entend bien également influencer les décideurs politiques. A mots à peine couverts, il renvoie ces derniers à leurs erreurs d’appréciation face au péril, à leur insouciante incurie. Plus largement, il met les sociétés humaines face à la nécessité de transformations radicales afin de combattre les impasses économiques héritées du passé et que des intérêts particuliers s’acharnent à entretenir. Les aveuglements coupables sont clairement désignés. Notamment, par la mise en cause du système économique et de la sacro-sainte (!)croissance qui lui est consubstantielle, les combats écologiques qui ne s’associent pas suffisamment à la lutte contre la pauvreté et les inégalités, l’optimisme exagéré placé dans les solutions technologiques et dans le recours au marché pour faire face aux dérèglements climatiques. Pour François, La crise écologique et sociale à laquelle nous faisons face ne sera surmontée que si nous engageons un changement radical de « style de vie, de production et de consommation » si l’on veut vraiment éviter « une destruction sans précédent de l’écosystème avant la fin du présent siècle ».

, le Pape réaffirme donc sans la moindre équivoque les responsabilités de l’activité humaine sur le réchauffement global du climat, « un bien commun », et dresse un bilan scrupuleux de la crise écologique actuelle. Cette crise est pour lui une crise « éthique, culturelle et spirituelle de la modernité », dans laquelle l’homme a vu se dégrader sa relation à la Terre comme à ses congénères. « Nous avons grandi en pensant que nous étions propriétaires et dominateurs de la terre, autorisés à la piller, écrit-il. La violence qui existe dans le cœur humain, blessé par le péché, se manifeste également par les désastres qui affligent la terre, l’eau, l’air et les êtres vivants. » François appelle ainsi au développement d’une écologie intégrale, humaine et sociale. Il critique justement la consommation compulsive des pays riches, leur culture des déchets et leurs difficultés à reconnaître les conséquences environnementales de leurs choix. Ces conséquences, ce sont les plus pauvres – pays comme individus – qui les subissent, proclame François. Il estime que l’écologie aura vraiment une approche sociale quand elle prendra en compte « les droits fondamentaux des plus désavantagés ». « Le réchauffement causé par l’énorme consommation de quelques pays riches a des répercussions sur les endroits les plus pauvres de la Terre, spécialement en Afrique », affirme François, qui ajoute clairement que les pays du nord ont une dette écologique envers les pays du sud. Ainsi, à quelques mois de la COP 21, les pays du nord sont invités à dépasser leurs intérêts économiques propres. « Les négociations internationales ne peuvent pas progresser de manière significative à cause de la position de pays qui privilégient leurs intérêts nationaux plutôt que le bien commun. »

Le pape va plus loin encore. Il souhaite la création d’une nouvelle autorité mondiale, en charge de « la lutte contre la réduction de la pollution et pour le développement des pays et des régions pauvres ». En rejetant l’idée que la technologie et le système économique actuel soient capables de résoudre la crise écologique, il considère que les crédits carbones « pourraient provoquer une nouvelle forme de spéculation et n’aideraient pas à réduire l’ensemble des émissions de polluants ». Au contraire, écrit François, ils favoriseraient la surconsommation de certains pays ou de certains secteurs de l’activité économique. Le pape s’interroge aussi ouvertement sur les OGM, en les reliant à une « concentration des terres productives dans les mains de quelques-uns », ce qui va à l’encontre des petits producteurs. Alors, il ne craint pas de s’attaquer aux abus criminels du droit de propriété. « Le principe de subordination de la propriété privée à la destination universelle des biens et, par conséquent, le droit universel à leur usage, est une ‘‘règle d’or’’ du comportement social, et « le premier principe de tout l’ordre éthico-social ». La tradition chrétienne n’a jamais reconnu comme absolu ou intouchable le droit à la propriété privée et elle a souligné la fonction sociale de toute forme de propriété privée. »

La sentence finale de François est sans appel : « L’heure est venue d’accepter une certaine décroissance dans quelques parties du monde, mettant à disposition des ressources pour une saine croissance en d’autres parties. La qualité réelle de vie des personnes diminue souvent – à cause de la détérioration de l’environnement, de la mauvaise qualité des produits alimentaires eux-mêmes ou de l’épuisement de certaines ressources – dans un contexte de croissance économique. Dans ce cadre, le discours de la croissance durable devient souvent un moyen de distraction et de justification qui enferme les valeurs du discours écologique dans la logique des finances et de la technocratie ; la responsabilité sociale et environnementale des entreprises se réduit d’ordinaire à une série d’actions de marketing et d’image. » On admire cette ultime croisade papale contre le green washing.

En septembre prochain, François se rendra au siège des Nations unies, à New York, et au Congrès américain, à Washington. Dans un pays où de nombreux citoyens nient encore les causes humaines du réchauffement climatique, les réticences risquent d’être fortes. L’oncle Sam risque de trouver ce Pape pas très catholique ! Loué soit-il !

Yann Fiévet
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