La poursuite de l'homme rouge

Modérateur: yann

La poursuite de l'homme rouge

Messagepar yann sur Sam 26 Mar 2022 12:50

La poursuite de l’homme rouge


Il est une évidence intemporelle : on néglige souvent dans le déroulement des affaires du monde le poids de l’Histoire, les marques profondes qu’elle laisse dans le cœur des hommes et des femmes tout comme dans la mémoire collective des peuples. Ainsi, les historiens établiront un jour - suffisamment lointain - à quel point ce que l’on nomme par facilité l’Occident a indéniablement mésestimé ce que soixante-dix ans de soviétisme et la chute de celui-ci ont produit à cet égard. L’agression de l’Ukraine par la Russie révèle la confrontation de deux Histoires dont l’une est une falsification destinée à justifier l’injustifiable et que l’énorme travestissement des faits autorise son auteur à se nourrir d’une nostalgie solidement ancrée dans l’esprit d’une part non négligeable du peuple russe, nostalgie d’un passé régulièrement édulcoré quand il n’est pas carrément nié. C’est peu dire que Wladimir Putine est entièrement modelé par le passé désormais lointain de son pays. « L’homme rouge » subsiste cependant en lui presque intact.

Qui mieux que Svetlana Alexievitch a su dépeindre tout à la fois les ravages produits par le démantèlement du « bloc de l’Est » et la persistance longtemps après la chute de traits profonds du totalitarisme soviétique ? Dans l’âme des gens, « En réalité, c’est là que tout se passe », écrit l’écrivaine biélorusse dans le prologue de son livre éblouissant, La Fin de l’homme rouge, paru en 2013. La petite, la grande histoire, cette distinction pour elle n’a pas de sens : au fond, c’est toujours au coeur des consciences que passe le vent des événements, l’enthousiasme ou la dévastation. Une violence folle s’est déchaînée au tout début des années 1990, quand le système dans son entier s’est disloqué. Très vite, le grand banditisme parsemait les rues de ses premiers cadavres. La mort se répandait également de façon plus discrète : à travers les provinces, on se suicidait dans les locaux du Parti, poussé par le désespoir ou la peur des représailles. Le livre transpire d’une foi perdue en l’avenir : « On était gais, on croyait que demain serait mieux qu’aujourd’hui », lui confiait Margarita P., parmi tous ses souvenirs d’enfance. A chaque page, dans les conversations entendues sur la place Rouge ou les confidences recueillies en tête à tête, on entend une rengaine : à quoi bon tous ces sacrifices, tous ces morts, toutes ces guerres, s’il n’y a plus, à l’horizon, ni croyances ni grandeur ? « L’homme rouge meurt dans la souffrance, dit Svetlana Alexievitch, lors d’un passage à Paris. La révolution a été faite par Gorbatchev et une poignée d’intellectuels. J’en étais. Mais 80 % des gens se sont réveillés dans un autre pays, sans savoir comment vivre. » « De cette souffrance-là, nous ne savons pas quoi faire, dit-elle. On fantasme un passé glorieux au lieu de comprendre ce qui s’est passé. Ceux qui ont pillé la Russie et qui cherchent une autorité qui puisse rassembler le peuple n’ont plus qu’à réhabiliter Staline. Les esprits sont prêts. » Aucun travail de mémoire qui puisse contrecarrer l’instrumentalisation du passé communiste. A cet égard, le livre de Svetlana Alexievitch est précieux pour comprendre le néopatriotisme poutinien. Mais, elle constate ici que les Européens semblent penser qu’il suffirait de se débarrasser de Poutine pour que tout aille mieux quand il n’est, selon elle, qu’un reflet du peuple russe.

Wladimir Putine s’est mise en tête depuis longtemps la restauration de « la Grande Russie ». Il n’a jamais accepté l’indépendance de l’Ukraine prononcée en 1991.
Mais, comme le réel s’accommode fort mal de la volonté de revenir à un passé définitivement révolu il a fallu à l’ancien lieutenant-colonel du KGB tout à la fois réécrire l’Histoire et asseoir progressivement son pouvoir brutal sur une société qui malgré la persistance de vieux réflexes issus du stalinisme révisait petit-à-petit ses idéaux. Le temps travaille contre le dictateur. Alors, il arrête le temps en revenant à d’anciens évènements comme la victoire éclatante sur le nazisme, en ignorant délibérément d’autres évènements tel le référendum de 1991 en Ukraine (2), en minimisant ou effaçant des mémoires les crimes du stalinisme. A ce dernier titre, citons deux exemples : quand les Ukrainiens considèrent la grande famine, au cours de laquelle 4 à 5 millions d’entre eux sont morts de faim en 1932-1933, lors de la campagne de collectivisation, comme une extermination par la faim (l’Holodomor) l’historiographie russe considère cet évènement majeur comme un accident qui a également affecté la Russie et le Kazakhstan. ; l’interdiction de l’association Mémorial qui oeuvrait depuis des années à l’établissement rigoureux de la vérité sur le Goulag et à l’indispensable entretien de sa mémoire. En tout cela, Wladimir Putine prolonge ou réhabilite inexorablement les traits les plus profonds de l’homme rouge.

Confrontée à La résistance ukrainienne l’armée du maître du Kremlin s’enlise dans une guerre qu’il avait imaginée éclair. S’il a conservé une once de lucidité, il va peut-être réaliser, sans jamais l’avouer bien sûr, qu’il poursuit éperdument une chimère, que son espoir de faire revivre la Grande Russie est un espoir vain, du moins dans la configuration qu’il entend lui donner. Il n’avouera pas sa défaite et peut donc aller très loin dans l’exercice de son autoritarisme aveugle. La société russe est désormais sous contrôle. Les institutions intermédiaires (partis politiques, associations, syndicats et médias indépendants) y ont été successivement encadrées, contrôlées voire sanctionnées et enfin interdites. La mise en œuvre des contrôles a été déléguée à de nombreuses instances administratives et policières mais aussi privées et commerciales. Déployées dans le temps, ces emprises se sont installées progressivement, dans l’ordinaire des relations sociales. Elles ont été banalisées. Parfois, l’indignation est montée quand l’oppression était trop brutale et inique mais des formes d’accommodation et de contournement de la contrainte se sont développées qui ont permis d’accepter l’inacceptable. Ces multiples réseaux ont constitué une toile, de plus en plus dense mais souvent imperceptible, pesant sur les citoyens engagés ou simplement critiques. Mais, il y a pire maintenant : Wladimir Putine demande aux « vrais russes » de faire le ménage au sein de la société. Rêve-t-il d’une guerre civile pour sauver son honneur ? Serait-ce là l’ultime combat du dernier homme rouge ?


Yann Fiévet
Mars 2022


(1) Parution française : Actes Sud, traduit du russe par Sophie Benech, 2013. Prix Médicis essai 2013.
(2) Lors du référendum sur l’indépendance organisé en décembre 1991, 90 % des Ukrainiens ont voté pour l’indépendance. Même à Donetsk et à Louhansk, les régions de l’est de l’Ukraine revendiquées par la Russie, le vote en faveur de l’indépendance était de 78 %. En Crimée, il était de 54 %.
yann
 
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